Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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mercredi 28 janvier 2009

Longue-vue (et long billet)


Ce mois-ci, au Club des Théières, on s'est légèrement inspiré d'un certain challenge (mais n'était-ce pas plutôt de celui-ci?)... Chacun d'entre nous a proposé aux autres ses cinq titres "coup de coeur" et chacun a ensuite choisi un titre dans cette liste pour notre rencontre de ce dimanche...

Pour ma part, c'est L'aveuglement (proposé par Emeraude) que j'ai choisi, pour plusieurs raisons : d'abord le billet d'Emeraude m'avait franchement intriguée. Aussi, quand Fashion m'a proposé son exemplaire (qui compte parmi ses rares abandons, voilà encore qui attisait ma curiosité!) je n'ai pas su refuser, et ledit titre était donc dans ma PAL, tout prêt à être lu pour ce club... Ici je tiens à préciser que j'étais pour une fois physiquement présente à la réunion de dimanche, et qu'il me restait simplement une dizaine de pages à lire quand j'ai présenté le livre que j'avais lu... Il y a franchement du mieux, moi je vous le dis! Mais je crois que mon introduction est déjà trop longue, donc allons-y pour la partie plus sérieuse du billet...

L'aveuglement livre la réflexion de son auteur, prix Nobel de littérature en 1998, sur ce qui se passerait si, du jour au lendemain, les gens devenaient aveugles par contagion sans que l'on comprenne d'où vient leur cécité. Cela pourrait commencer, par exemple, par un homme - que l'on dénommera conséquemment "le premier aveugle" - qui perdrait la vue au volant de sa voiture, par bonheur arrêtée à un feu rouge. Et ensuite ce serait au tour du faux bon-samaritain qui aurait raccompagné le premier aveugle chez lui avant de repartir avec sa voiture (désigné ci-après "le voleur de voiture"). Et ensuite, ... etc. etc. Pour éradiquer la situation, le gouvernement choisirait, par exemple, d'isoler tout ce petit monde frappé de cécité blanche (ainsi nommé pour ce qu'elle donne à voir aux gens qui en sont atteints une blancheur éblouissante), il les enfermerait tous dans un asile désaffecté en attendant que le reste du monde devienne aveugle à son tour... Sauf une femme... Par exemple... C'est la situation qu'a imaginée José Saramago, et qu'il va exploiter et dérouler dans son entier dans ce roman plutôt curieux et aux lectures multiples...

Pour la curiosité, je ne peux pas ne pas vous parler du style très particulier de Saramago qui m'effrayait beaucoup avant que j'ouvre ce livre mais auquel je me suis finalement habituée très vite et sans difficulté. Car, chers lecteurs, Saramago est un anarchiste de la ponctuation. Non, bon, peut-être pas à ce point-là : comme je l'ai dit, on s'y retrouve très bien, il y a des règles... Chaque dialogue est juste entièrement inclus dans une seule et même phrase, les répliques des uns et des autres étant simplement indiquée par une majuscule au début et une virgule à la fin. Ca vous incite à considérer différemment le nombre de pages qu'il vous reste à lire. C'est tout. Bon, il y a aussi les personnages, dont on ne connaît jamais le nom... Et puis aussi le narrateur, dont on ne sait pas trop comment le situer par rapport au récit : certes, il est omniscient, cela dit la tournure de certaines de ses phrases, à la première personne du pluriel laisse planer le doute quant à sa participation au récit... Avec les nombreuses digressions qui surgissent au détour des phrases pour sortir une petite blagounette ou apporter le détail qui tue (je n'en ai pas noté, mais ça pourrait être, dans l'esprit : "le vieil homme disposait chez lui d'un parapluie vert à pois jaunes, mais en l'occurrence il n'en aurait pas besoin étant donné qu'il ne pleuvait pas, ce qui tombait rudement bien sachant qu'il n'aurait de toute façon pas su rentrer chez lui désormais"), avec ces petites digressions, disais-je, digressions plutôt légères malgré le sérieux et la dureté du récit, cet emploi de la première personne du pluriel finit plutôt par faire penser à un conférencier qui agiterait son laser sur des diapos en commentant ce qu'il voit...

Et pour tout dire il voit des choses bien moches : comment des personnes a priori civilisées finissent par se comporter comme des bêtes lorsqu'elles perdent leurs repères habituels, comment la loi du plus fort s'installe inexorablement dans les lieux d'internement (d'autant plus quand les geôliers n'assument pas leurs responsabilités), comment les valeurs que l'on a peuvent changer selon le contexte où l'on se trouve, comment la masse a tôt fait de désigner puis d'oublier celui (ou celles, le pluriel est ici volontaire) qui souffrira(-ont, donc) pour elle, comment on ferme parfois les yeux sur certaines choses... Nous ne sommes pas ici dans une belle histoire ; on pourrait même dire que c'est tout le contraire. Plus on avance dans sa lecture, plus on se dit qu'on ne peut pas arriver plus bas, et surtout plus on se demande comment tout ça va bien pouvoir se finir... Et justement la fin ne m'a pas déçue. Pourtant elle était difficile à négocier, cette fin : ni trop "blanc", ni trop "noir"... Et Saramago a à mon avis réussi le pari. Je ne vous en dis pas plus pour ne pas spoiler. Ne vous attendez pas à un suspens de folie, hein, mais sachez simplement que, si vous réagissez comme moi, vous resterez songeurs un moment après avoir lu les derniers mots...

Pour revenir aux lectures multiples dont je parlais plus haut, je dois dire que je les ai plus pressenties que clairement vues : c'est un texte très dense, au sens propre comme au figuré, qui mériterait qu'on le lise plus lentement et avec plus d'attention que je ne l'ai fait moi-même. Cela dit, évidemment, on comprend la transposition de cette réflexion sur la cécité et le rapport entre aveugles et voyants à n'importe quelle autre particularité (toujours par exemple - et totalement au hasard, n'est-ce pas - celle d'être juif, homosexuel, noir, tutsi, tzigane... Sans compter les exclusions moins connues mais qui ont encore cours aujourd'hui , je vous laisse y réfléchir). On comprend que cette cécité est aussi la métaphore du comportement bien connu de "fermer les yeux" (plus ou moins volontairement) parce que c'est plus facile, mais qui nous renvoie en même temps à l'état de bêtes sauvages. On s'interroge avec celle qui continue à voir sur sa responsabilité vis-à-vis des aveugles : doit-elle les prendre en charge complètement et se dévouer à les aider sans se préoccuper d'elle-même? A-t-elle le choix? Doit-elle dire qu'elle voit?... Certains détails martelés, certaines phrases énigmatiques conduisent à penser qu'une foule d'interprétations possibles courent encore là-dessous, montrant bien à quel point la cécité n'est qu'un prétexte à tout cela, peut-être plus pratique qu'un autre pour tous les jeux de mots qu'il permet (je pense que le portugais doit présenter autant d'expressions que le français mentionnant les yeux ou la vue : "à vue d'oeil", "je ne vois pas ce que tu veux dire", et autres). Aussi ne sera-t-on pas étonné de trouver les situations décrites exagérément pessimistes sur nos facultés d'adaptation à la cécité : personnellement je n'y ai vu qu'un perpétuel encouragement de l'auteur à aller chercher plus loin le sens de son propos.

En conclusion, un très bon livre, très riche, que je relirai sans doute un jour... Mais pas non plus un coup de coeur : trop touffu pour ça. Il me faudra du temps pour le digérer, mais je suis vraiment ravie de l'avoir lu!

Merci, donc, à Emeraude pour m'avoir intriguée et à Fashion pour m'avoir fait passer son exemplaire!

Retrouvez les avis d'A_girl, Emeraude, Kathel et Yohan (et n'hésitez pas à vous manifester si vous avez aussi écrit un billet sur ce roman, je suis vraiment curieuse de lire ce que vous en dites!).
Pour info, le film Blindness, sorti en octobre dernier, a été tiré de ce roman. Je ne l'ai pas vu... Et vous?

14 commentaires:

Ys a dit…

Bravo pour ton billet ! J'ai reçu ce livre à Noël et le voilà remonté d'au moins plusieurs places dans ma PAL. J'aime bien les livres qui interrogent et ne se laissent pas dompter facilement.

Le petit chat a dit…

Bonjour,
Je ne connais pas du tout ce livre mais je pense l'insérer dans ma LAL.
Je suis nouvelle sur la blogosphère de lecture. A la lecture de tous ces blogs intéressants, je me suis dit que j'avais perdu assez de temps et que le moment était venu de m'ouvrir aux livres (à défaut de l'inverse ^^).
Je reviendrais sur votre blog.
A très bientôt,
bonne journée

Kathel a dit…

Billet très intéressant sur ce livre que j'ai beaucoup aimé aussi (j'ai écrit un billet http://lettres-expres.over-blog.com/article-21821540.html)
J'aime bien la comparaison avec le conférencier, d'autant que je suis en plein dans le style Saramago avec "Les intermittences de la mort" !

Lucile a dit…

@ Ys : merci! :) Je pense en effet que ce livre-là répond à tes critères! ;)

@ le petit chat : bienvenue ici, et au plaisir de vous revoir alors! :) Les blogs littéraires sont un vrai guet-apens pour les LAL mais sont souvent à l'origine de belles découvertes et de moments d'échanges sympathiques... Bienvenue aussi dans la blogosphère donc! :) Il faudra que je remette à jour ma liste de liens, d'ailleurs!

@ Kathel : je rajoute ton lien! Merci! :) Et donc, je me demandais : le style de Saramago reste-t-il le même d'un roman à l'autre ou l'a-t-il utilisé (ou adapté) pour ce roman-ci? (personnages sans nom, présentation des dialogues...)

A_girl_from_earth a dit…

Aaah! J'attendais ce commentaire depuis que j'ai vu que c'était ta lecture en cours (idem pour Belle du seigneur, je guette!:)).
C'est un livre qui m'a pas mal bousculée et depuis je classe Saramago parmi les auteurs dont je pourrais lire tous les livres. J'aime beaucoup son style. Mon commentaire ici : http://lecture-sans-frontieres.over-blog.com/article-17885568.html

Sinon j'ai vu le film (forcément!) et j'ai trouvé que c'était une adaptation plutôt réussie, en tout cas j'ai beaucoup aimé. Il ne plaira pas à tout le monde car l'univers met assez mal à l'aise (sentiment de malaise qu'on ressent déjà dans le roman) mais quand on a lu le livre je pense qu'on y est préparé. En tout cas, excellent jeu d'acteurs!

Praline a dit…

Bon, je te le redis, il me tente. Mais ses paragraphes inexistants me font peur.

Julien a dit…

J'adore le style de Saramago. L'absence de paragraphes est largement compensée par une écriture géniale. Je n'ai pas lu "Aveuglement" mais suis plongé dans "L'histoire du siège de Lisbonne" qui est excellent.
Bravo pour ton billet d'une très bonne qualité, c'est un plaisir de le lire !

Lucile a dit…

@ a_girl : et voilà, le lien est fait! :) Merci pour ton avis sur le film : j'étais vraiment curieuse de savoir si le réalisateur avait suivi le roman, et en même temps je n'osais pas imaginer ce que ça pouvait donner... Suis pas sûre d'avoir envie de le voir! lol! Et sinon pour "Belle du Seigneur"... je pense qu'on aura le temps de pêcher quelques mots avant que je ne vous en parle! ^_^

@ praline : Figure-toi que mon exemplaire revient sur Paris très bientôt (Laetitia me l'a demandé) donc il pourra faire escale chez toi avant de revenir "presqu'en-province" ;-) (quant aux paragraphes, la ponctuation, tout ça, ça m'effrayait aussi pas mal au départ mais je suis très vite passée au-dessus... il faut que tu essayes, je pense ; c'est probablement très personnel comme réaction)

@ Julien : merci du compliment! (je rougis presque!) :D Et sinon, en effet, je ne pense pas m'arrêter à ce roman pour cet auteur... Le dernier notamment me tente assez en ce qu'il reprend également ce principe un peu "exercice de style"... Je suis curieuse de voir ça!

Karine :) a dit…

Tu réussis définitivement à m'intriguer, même si je n'étais pas tentée par le thème à prime abord... J'ai un peu peur de la ponctuation semi-anarchique, par contre!

pom' a dit…

très bon choix, je suis tentée

emeraude92190 a dit…

plusieurs choses à dire :
1. Pour avoir proposé le thème je dois dire haut et fort qu'à la base, il s'inspirait du Fashion Klassik list de l'année dernière, et non du challenge en cours cette année... Bon c'est pas bien grave mais je tenais à le dire.
2. J'avoue n'avoir pas tout lu... mais d'après ce que j'ai compris, tu as aimé. Tant mieux !
3. Je suis déçue de ne pas avoir été là dimanche dernier, j'aurai vraiment aimé voir les avis des uns et des autres sur les favoris des uns et des autres !!! :-)

fashion a dit…

Je suis contente que mon abandon aie fait une heureuse! :))

Lucile a dit…

@ karine : j'avais la même crainte étant donné que j'aime généralement mieux le style plus "académique" mais finalement, c'est passé sans problème... Si tu as l'occasion d'en lire quelques pages en librairie ou en bibliothèque, je pense que tu te rendras compte assez vite de si ça va te poser problème ou pas... :)

@ pom' : si tu le lis, n'hésite pas à revenir me dire ce que tu en auras pensé alors! :)

@ emeraude : alors, pour répondre dans l'ordre (^_^) 1) ah, tu fais bien de le préciser! C'est le nom du thème (blog-o-théières) qui m'a mise dans l'erreur... Je vais modifier un peu mon billet dans ce cas! 2) eh oui, j'ai beaucoup aimé, en effet! 3) c'était vraiment très sympa en effet, d'autant plus que du coup on était presque à chaque fois plusieurs à avoir lu les livres présentés et les discussions en étaient d'autant plus intéressantes!

Lucile a dit…

@ fashion : en effet, et ce n'était pas nécessairement gagné avec ces histoires de ponctuation et tout ça... Encore merci :)