Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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mercredi 4 février 2009

"Tel est le prix de la lecture..."


Comme vous le savez si vous suivez son blog, Caro[line] a changé. Récemment, délaissant Nicolas, David ou Jean-Philippe, la voilà qui s'éprend de Gustave, Charlotte et ... Marcel. "Aaaaaah, Marcel!" vous dirait-elle, d'ailleurs... Non contente de se trouver des points communs avec le moustachu logorrhéique (allez, soyons fous : je ne vérifie pas ce mot dans le dico! youhou!), voilà qu'elle se met à répandre la bonne parole sous la forme de ce petit opus d'une petite cinquantaine de pages édité chez Actes Sud... Mais qu'est-ce donc? vous demandez-vous intrigués...

Il s'agit initialement d'une préface que Marcel écrivit en 1905 pour sa traduction de Sésame et les Lys, où John Ruskin exposait, entre autres sans doute, sa thèse selon laquelle la lecture est (ou doit être, je ne me rappelle plus très bien) le pilier de toute vie saine et équilibrée. N'allez pas croire que j'ai lu Ruskin, c'est simplement ce que j'ai déduit de ma lecture... A noter qu'à l'époque, notre cher Marcel n'avait pas encore trop écrit (à part un recueil de poèmes en prose et de nouvelles en 1896), n'ayant commencé à publier "La Recherche" qu'à partir de 1913. Je me permets donc de supposer qu'en ce temps-là, il n'était pas encore une star de la littérature (vous verrez plus tard dans mon billet pourquoi ça m'a intéressée de savoir ça). Bref, donc dans cette préface, Proust nous livre certaines des réflexions concernant la lecture qu'a suscitées en lui Sésame et les Lys.

C'est là que je rencontre le fameux style. Parce qu'avant de nous livrer ses réflexions, il faut savoir que le Marcel nous raconte ses souvenirs d'enfance (lui lisant devant la cheminée pendant que la bonne met la table, lui lisant planqué sous des noisetiers pendant que sa famille le cherche partout, lui lisant le soir après l'heure d'extinction des feux, etc.), que j'ai trouvé fort plaisants à lire, entendons-nous bien. Je pense que j'aime bien le style de Proust, si ce petit aperçu est effectivement fidèle à ce qu'on peut trouver dans "La Recherche".

Là où j'ai eu plus de mal, c'est avec le côté raisonnement : j'ai trouvé dommage qu'avec de tels dons de narration et de si jolies séquences (où chaque lecteur se reconnaîtra assurément) les transitions avec la froide rhétorique soient si abruptes, les jugements si tranchés. Bon, on sait très vite que Proust n'adhère pas à la pensée de Ruskin sur la lecture. D'ailleurs j'aurais plutôt tendance à me ranger à son avis quand il écrit (p. 48/49) qu'"un esprit original sait subordonner la lecture à son activité personnelle. Elle n'est plus pour lui que la plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls, la lecture et le savoir donnent les "belles manières" de l'esprit." J'aime particulièrement aussi sa façon de poursuivre, quelques lignes plus bas : "Les lettrés restent, malgré tout, comme les gens de qualité de l'intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularité de la science littéraire, restera toujours, même chez un homme de génie, une marque de roture intellectuelle." J'en parlais en plaisantant au sujet du Joueur d'échecs, mais... c'est tellement vrai! Bref, jusque là pas de problème me direz-vous. Certes. Là où ça m'a plus chagrinée, ça a été lorsque notre ami Marcel s'est retrouvé à parler de collègues de lettres. Ainsi, décrit-il Théophile Gautier (p. 46/47) comme un "simple bon garçon plein de goût (cela nous amuse de penser qu'on a pu le considérer comme le représentant de la perfection dans l'art)". Je ne retrouve plus le passage, mais Balzac recevait le même genre de traitement ; Daudet le fait doucement rigoler ("le moins livresque des écrivains" dit-il p. 49) et je dois avouer que ça m'a plutôt choquée... Bon, d'accord, sans doute ces auteurs ont-ils leurs défauts, tout ça tout ça... Mais quand même, aussi bon fut-il, qu'un Proust se permette ce genre de "familiarités" avec d'autres grands (du coup, j'hésite à les qualifier comme tels!) auteurs sans tempérer ses propos me paraît quelque peu irrespectueux, d'autant que le petit Proust n'avait encore rien fait de mémorable, lui (cf. ma précision du début). Peut-être est-ce dû au fait que ces auteurs aujourd'hui "classiques" étaient plutôt contemporains à l'époque? Peut-être est-ce dû à une trop grande rigidité d'esprit de ma part, ou plutôt un certain conformisme (qui ferait qu'avant d'émettre la moindre critique sur un "classique" il faudrait la nuancer de "à mon avis..." ou de "malgré tout le génie de son oeuvre...")? Toujours est-il que je l'ai trouvé un peu culotté sur certains passages, le Marcel...

Bon hormis ça, on trouve des réflexions extrêmement intéressantes. Je vous livre en exemple un petit passage qui conclut la démonstration du "passage de relais" qui s'opère avec la lecture : celui de l'auteur qui, arrivé au terme de sa réflexion à lui, nous fournit le point de départ de notre réflexion à nous lecteurs et, par là-même, ne possède pas les réponses aux questions qu'il fait naître en nous (p. 34) :

"Tel est le prix de la lecture, et telle est aussi son insuffisance. C'est donner un trop grand rôle à ce qui n'est qu'une initiation d'en faire une discipline. La lecture est au seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas."

What else?

Je remercie mille fois Caro[line] pour ce touchant cadeau et je vous renvoie à son avis sur ce tout petit livre...

8 commentaires:

keisha a dit…

Oui, le marcel est gonflé, et il a même écrit des Pastiches que je te recommande ...et un jour tu peux attaquer sa recherche du temps perdu!(prévoir du temps!)

Lucile a dit…

@ keisha : ah tiens, il faudrait que je me renseigne sur les pastiches du monsieur... Ca doit être sympa de les lire juste après les "originaux"! Pour ce qui est de La Recherche... je vais déjà écluser une partie des classiques qui sont déjà dans ma PAL avant d'en rajouter d'autres! ;-)

Praline a dit…

Moi j'ai un bon souvenir de ce Marcel là :)

Julien a dit…

Article très intéressants sur le traitement des auteurs classiques...
Si le petit Marcel avait eu du respect pour ses aînés et contemporains, nul doute qu'il n'aurait engendré aucune oeuvre digne de ce nom... C'est probablement ce léger irrespect, et une pointe de provocation également peut-être, qui font qu'il a écrit l'une des oeuvres majeures de la littéraire française.
Ceci explique cela et n'enlève rien aux autres. Nous nous plaçons du point du lecteur, pas du point de vue de l'écrivain (car Proust était un lecteur-dans-le-but-de-devenir-écrivain, ce qui change tout...).

fashion a dit…

Ah mais tous les auteurs se sont livrés à un moment ou à un autre à de virulentes critiques de leurs aînés ou de leurs contemporains. Outre que je trouve ça plutôt normal (pourquoi serait-il obligé de les apprécier et de se retenir d'en dire du mal ? politiquement correct au secours !), Proust avait un talent certain de critique littéraire : tu devrais lire son "Contre Saint-Beuve", espèce d'Assouline de l'époque que Proust haïssait positivement et qui avait très mauvais goût. :)) Et comme Keisha, je te recomande ses "Pastiches et Mélanges" (Gallimard l'Imaginaire), très réussis.

Lucile a dit…

@ Praline : du coup que me conseillerais-tu?

@ Julien : ton commentaire est très intéressant aussi! :) Même si ça m'a effectivement choquée à la lecture, je ne condamne pas ce sens critique, qui permet effectivement d'être audacieux ensuite dans l'écriture. Du moment que c'est sincère et un minimum argumenté, c'est même souhaitable! :)

@ Fashion : voir ma réponse à Julien pour la discussion "de fond" ^_^ Et sinon, à la lecture de ton commentaire, je vois une autre explication à ma réaction. En fait ces "classiques", que Proust critiquait dans cet essai, je ne les ai pas lus, ou alors pas suffisamment pour m'en faire une idée globale et m'être forgée mon propre avis. Du coup le "respect-par-défaut" que j'ai a priori pour un auteur classique doit expliquer mon "shocking!". :)
En tous cas, merci pour les conseils de lectures proustiennes (mais du coup, idem que ma réponse à keisha : faut que je lise d'abord les critiqués ou pastichés avant, sous peine d'être traumatisée! :-))) )

Caro[line] a dit…

Oui, Marcel est parfois culotté mais que veux-tu, c'est lui, c'est Marcel ! ;-)

De lire ton billet, cela me redonne envie de relire ce court texte et de lire les pastiches et la Recherche... mais où vais-je trouver le temps ? ;-)

Lucile a dit…

@ Caro[line] : toi aussi tu vas partir à la recherche du temps perdu? ^_^ Encore merci en tous cas, c'était effectivement une excellente entrée en matière, ce petit livre!