Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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mercredi 11 mars 2009

Le fil Ariane


Hum. Bon. Qu'on se le dise, je n'ai strictement aucune idée de la façon dont je vais pouvoir parler de ce livre. Sans aucun doute, ce sera très réducteur par rapport à la somme de choses que l'on y trouve... Au moins êtes-vous prévenus, quant à moi il faut bien que je me jette à l'eau...

L'histoire, tout d'abord, en quelques mots, car finalement nous n'aurons guère besoin de plus : Ariane est une magnifique jeune femme de la haute société genevoise, un peu folle et carrément femme dans toute sa complexité (comprenez : parfois extrêmement pénible, parfois terriblement anxieuse (pour rien, évidemment), parfois méchante, parfois gaie, parfois loukoum, parfois tempête...). Et Ariane est mariée à Adrien Deume, un pauvre garçon bien gentil mais extrêmement content de lui sans arrêt et ce, malheureusement, sans aucun fondement. Il se trouve qu'un des grands grands chefs d'Adrien, Solal, est tombé amoureux d'Ariane. Et lui, il est très beau, a un pouvoir de séduction de fou et beaucoup d'argent... Sur le fond on devine sans peine ce qui va se passer, et j'aime autant vous dire que ce n'est pas tant cette histoire qui fait l'intérêt du roman mais plutôt tout ce qu'elle permet à son auteur d'aborder. Ajoutons que le tout se passe quelques années avant le début de la seconde guerre mondiale, dans un contexte d'antisémitisme grandissant, entre la Suisse et la France.

On pourrait déjà parler des personnages ; malgré les plus de 1100 pages de ce roman, ils ne sont guère nombreux. Il y a bien sûr Ariane et son mari Adrien, les beaux-parents, qui vivent avec eux (elle qui tente de se comporter en noble dame et qui en devient ridicule tellement elle s'y prend mal, soi-disant pieuse personne mais terrorisant son pauvre mari qui de son côté est zozotant et trop gentil... Quel couple!), Solal ainsi que quelques cousins de l'île grecque de Céphalonie qui apparaissent très sporadiquement (la bande se fait appeler "Les Valeureux" et ses membres sont complètement timbrés!! Les passages qui leurs sont consacrés sont cependant un régal : j'ai eu de sérieux fous-rires en lisant les propos de Mangeclous notamment). La parole est également donnée plusieurs fois à Mariette, la domestique qu'a toujours connue Ariane. Car oui, le principe est à peu près le suivant : les différents personnages s'expriment tour à tour, nous permettant de suivre de façon à peu près linéaire le récit (avec parfois quelques bonds en avant ou en arrière), leurs voix, ou plutôt leurs pensées, s'entremêlant au gré des chapitres aux mots du fameux narrateur omniscient, qui est là lui aussi. Signalons que chacun de ces personnages sort du commun : Ariane avec son imagination de gamine qui la pousse à jouer dès qu'elle est toute seule (elle adore faire semblant de gravir l'Himalaya, par exemple), Adrien ou la caricature caricaturée du fonctionnaire fainéant, Solal et ses obsessions (l'empire de la beauté et du "pouvoir de tuer", la judéité en général et la sienne en particulier, entre autres)... Sans compter que le narrateur omniscient a un côté légèrement cynique et morbide (exemple p. 308 : "Après des gracieusetés, il s'en fut, fou de joie, accompagné par un cancer insoupçonné." ). Je pourrais écrire un billet sur chacun de ces protagonistes! Belle galerie de portraits en tout cas!

Deux extraits pour vous situer un peu Adrien et Ariane :
"Si l'homme fort, sacrément viril et casse-cou, était l'idéal habituel d'Adrien Deume, il y en avait d'autres, tout différents, archétypes contradictoires et interchangeables. Tel jour, par exemple, ébloui par Huxley, il tâchait d'être le diplomate un peu effeminé, de courtoisie légèrement glacée, très mondain, un chef-d'oeuvre de civilisation, quitte à muer le lendemain, après avoir lu la biographie d'un grand écrivain. Il devenait alors, selon le cas, exubérant et force de la nature, ou sardonique et désabusé, ou tourmenté et vulnérable, mais toujours pour peu de temps, une heure ou deux. Puis il oubliait et redevenait ce qu'il était, un petit Deume." (p. 83/84)

"Ce fut un beau réquisitoire. Comme tous les orateurs de classe, elle était sincère, croyait à ce qu'elle disait. Noblement indignée, elle était sûre de la justice de sa cause. C'était sa grande force et qui lui permettait, par une combativité et un mordant réellement admirables, d'écraser l'adversaire moins doué. De plus, elle était habile. Aussi ingénieuse qu'un procureur général de qualité, elle savait disposer son argumentation dans un clair-obscur favorable, en éliminer tout ce qui pouvait la desservir, donner aux actes et aux paroles du mari coupable les torsons, gauchissements et grossissements nécessaires. Toute cette mauvaise foi en parfaite bonne foi, car elle était honnête." (p. 253)

Ces différentes caractéristiques sont d'autant plus exacerbées que, lorsque les personnages ont la "parole" dans la narration, on a l'impression de lire leurs pensées telles qu'elles leur viennent : sans ponctuation, ou presque, selon leur logique propre (Ariane divagant dans son bain, sautant du coq à l'âne, puis à la chouette pour revenir au coq, ben faut la suivre, c'est moi qui vous le dis!!), et suivant leur humeur. Je ne vous cache pas que cela n'a pas toujours facilité ma lecture, mais en tout cas le procédé est très efficace, tant dans son rendu façon "monologue intérieur" que dans l'image que l'on se fait des personnages.

Solal se prend la tête, parfois :
"... louange donc aux bosses de mon peuple fleurons biscornus de sa couronne je veux tout aimer de mon peuple et même les chers grands nez moqués de mon peuple nez tourmentés par les angoisses nez flaireurs des dangers et je veux aimer les dos voûtés de mon peuple dos voûtés de peur dos de fuites et courses éperdues dos voûtés pour se faire moins visibles et plus petits dans les ruelles dangereuses dos voûtés aussi à force de têtes séculairement penchées sur le Livre saint et ses commandements nobles têtes du vieux peuple sans cesse lecteur du Testament ô mes frères chrétiens vous verrez comme il sera jeune soudain peuple libre à Jérusalem et il sera justice et courage et témoin pour les peuples qui s'étonneront ..." (p. 1002/1003)

Bon, mon avis maintenant. Pour tout dire, j'ai été assez décontenancée par ce roman du fait que certains personnages sur lesquels on peut s'attarder beaucoup à un moment peuvent aussi vite se retrouver aux oubliettes. De même dans les réflexions et préoccupations des différents protagonistes : quand on aura passé un moment à les suivre s'interrogeant sur la passion amoureuse, voilà que tout d'un coup leur grand souci change du tout au tout... D'ailleurs, le mot qui me vient en premier pour qualifier Belle du Seigneur, c'est "foisonnant". Finalement la seule constante du livre, le lien entre tous ces personnages, au long de ces plus de 1100 pages, c'est la "Belle du Seigneur", c'est Ariane qui fait le lien, qui joue les fils conducteurs...

Sans avoir été emportée par ce roman, je dois avouer que j'aurais envie de vous citer des dizaines de passages qui m'ont tour à tour fait réfléchir, exaspérée, fait rigoler comme une baleine, découragée (mais pas de lire, soyons clairs!), fait pleurer à gros sanglots (ça faisait longtemps que je n'avais pas été triste comme ça! ^_^ )... bref! ce monsieur sait drôlement bien écrire, si vous voulez mon avis!
Ca n'empêche pas que, un pavé restant un pavé, je lui ai tout de même trouvé des longueurs, exacerbées par le recours fréquent à la répétition qui donnait à certains passages des airs de mantra (reprise systématique de la même amorce pour une dizaine de paragraphes d'affilée, des "ô" à tout bout de champ pendant un passage (d'ailleurs, à ce moment-là de ma lecture, je me rappelle m'être dit que le titre de mon billet serait "Ô Belle, ô du, ô Seigneur!" ^_^), etc.). Je sais bien que ce n'est pas innocent, encore plus ici que dans un autre roman tellement on sent que ce texte a été travaillé, mais bon, mon côté rigoureusement scientifique m'impose l'objective pesée du pour et du contre... On ne se refait pas! :)

Au niveau des thématiques abordées, il est surtout question de passion amoureuse (ses mécanismes, ses excès, ses élans, son évolution...), même si on lit également une belle caricature des institutions et de la bureaucratie (ce sens du détail-qui-tue, en particulier sur ce sujet, est à la fois réjouissant et complètement déprimant, voire franchement agaçant), des questionnements sur l'antisémitisme, sur la bestialité des hommes, sur l'organisation des sociétés en groupes d'individus qui pensent n'avoir rien à voir les uns avec les autres... Enfin, foisonnant, quoi!

Pour conclure, je suis très contente d'avoir enfin lu ce monument de la littérature qui, même s'il ne changera pas ma vie (du moins je ne le pense pas), devrait me fournir souvent l'occasion de jolis souvenirs de lecture. A lire quand vous en avez l'envie et le courage, mais à lire quand même! Pour ma part je vais lorgner du côté des deux précédents tomes de cette trilogie, Solal et Mangeclous (voire du quatrième de la tétralogie si l'on compte Les Valeureux). Je vous rassure : ils sont nettement moins épais!

Merci beaucoup à Laetitia qui me l'a prêté! Après plus de 6 mois de séquestration, je te rends ton pavé! :)

Je vous signale au passage que je raye de ma liste mon premier titre pour le challenge Blog-o-Trésors! Yes! :)

19 commentaires:

Jules a dit…

"monument" le mot est bien choisi! Mon mari a abandonné 25 pages avant la fin n'en pouvant plus! Je retarde ma lecture depuis...

Lucile a dit…

@ Jules : arf, c'est dommage! Mais j'avoue que vers ce moment-là je suis allée vérifier que ça ne durait pas comme ça jusqu'à la fin du livre avant de continuer ma lecture! Ce qui est sûr c'est qu'il ne faut pas se forcer pour le lire, à mon avis, sinon c'est mort! :)

Praline a dit…

Ah ! Tu n'as pas détesté !!! Youpi ! Bon je ne comptes pas en toi une fan de plus... mais à la prochaine relecture ça ira mieux ;)

Isabelle a dit…

Ce roman m'avait été conseillé par mon prof de philo, lui-même complètement toqué de ce bouquin au point qu'il ait appelé son fils Solal...

Bref, je l'ai donc lu en terminale et j'en garde un souvenir plutôt mitigé. Je me souviens d'avoir beaucoup aimé le premier tiers du roman, que le personnage d'Ariane m'agaçait prodigieusement et que la fin m'avait complètement écoeurée...

Lucile a dit…

@ Praline : bon, la relecture n'est quand même pas pour tout de suite, hein! ;-) Toi tu es fan absolue?

@ Isabelle : bienvenue ici, je crois! :) Comme toi, Ariane m'a bien agacée par moments, et puis je l'ai trouvée attachante à d'autres... :) Pour la fin... je l'ai plutôt trouvée très réussie, même si le dernier passage en "mode pensée" (dont Jules me parlait je crois) est vraiment lourd à ingurgiter. A bientôt! :)

Fantômette a dit…

Je dois dire que je suis un peu comme le mari de Jules, sauf que j'ai bu la coupe jusqu'à la lie, convaincue qu'un forban avait glissé un puissant narcotique dans ladite coupe. Ce chef d'oeuvre m'a ennuyée. Peut être l'ai-je lu au mauvais moment ? Mais que les choses soient claires : il est fort peu vraisemblable que je pousse le masochisme jusqu'à tenter une deuxième lecture (je ne dis pas impossible car si je devais passer des années "seule au monde" sur une île déserte avec Ariane et Solal comme seuls compagnons, je serais bien obligée de me les coltiner, on ne peut pas vivre sans lire quand même !).

Grominou a dit…

Comme j'ai choisi ce livre moi aussi pour mon défi, je ne lis pas tout de suite ton billet, j'y reviendrai!

A_girl_from_earth a dit…

Aaah bravo! Moi je pleure d'avoir choisi le pavé-esque Comte de Monte-Cristo pour ce défi! Quel optimisme! (snif)

Sinon ce roman m'avait vraiment étonné parce que je ne l'aurais pas cru du tout accessible. Déjà le thème n'était pas fait pour moi, ou du moins l'imaginais-je trop romanesque ou prise de tête, et en fin de compte c'est un roman qui m'a conquise et épatée, surtout que je ne m'attendais pas à l'humour d'Albert Cohen. Il y avait des passages quand même truculent!
J'en ai encore un souvenir très fort de ce roman!

Lucile a dit…

@ fantômette : idem pour la relecture, je n'ai presque rien relu dans ma vie, et si je m'y mets je ne pense pas commencer par celui-là!! :)

@ grominou : ok! j'ai hâte de lire ce que tu en diras! :)

@ a_girl : à mon avis "Le Comte de Monte-Cristo" se lit biiiiien plus facilement que celui-ci! Mille fois d'accord avec toi pour les passages truculents! :D C'est pour ça que je veux lire "Mangeclous" : j'ai cru comprendre que c'était de la même trempe que ces pages-là!

chiffonnette a dit…

Un jour sans doute! J'avance de trois pas, je recule un peu, j'avance encore, je retourne sur mes pas...

Fantômette a dit…

@ a_girl : "Monte Cristo" est une merveille qui se dévore sans qu'on s'en aperçoive. Il faut dire que ça déménage, ça séduit, ça complote, ça ourdit, ça aime... Rien que des choses qu'on aime, quoi !
Et avec ça, une écriture à faire dégager vite fait les Angot et consors.
Là, je crois qu'on peut le dire : trop bien !

calypso a dit…

Il fait partie de ma liste pour le défi... mais vu le pavé je vais attendre un peu !

Lucile a dit…

@ chiffonnette : un jour ce sera le moment! D'ici là ne te force pas, ce serait dommage. :)

@ fantômette : hihi, on sent l'inconditionnelle! :)

@ calypso : eh oui, c'est impressionnant! Mais bon, le tout c'est de se lancer! ^_^

choupynette a dit…

Vu la longueur de l'ouvrage, j'ai toujours reculé... un de ces jours peut-être!

Karine :) a dit…

Je l'ai chez moi mais il me fait carrément peur, ce roman!!! JE pense que je vais le garder pour un moment où je serai plus disponible sinon, je vais peiner!!

Mo a dit…

Oui, il y a des longueurs. Mais quelle langue! Et puis les longueurs rendent bien l'ennui des amoureux, la longueur des jours à ne faire que se regarder dans le blanc des yeux, la mort de l'amour que rien ne vient nourrir...
J'ai beaucoup aimé le personnage de Solal (je pourrais appeler mon fils comme ça, d'ailleurs;)) et je voulais continuer avec les romans de Cohen le mettant, lui et ses oncles, en scène. ça fait quatre ans, toujours pas commencé...

Lucile a dit…

@ choupynette : bah quand on y pense, en cumulant le nombre de pages qu'on lit en plusieurs livres de gabarit plus classique, on y arrive vite! :) Yes YOU can! ;-)

@ Karine : bonne idée, il ne faut certainement pas y aller à reculons! :)

@ Mo : je comprends donc que tu es une afficionada! ;) On pourrait se lancer ensemble dans "Mangeclous", si ça te dit... ? (Mais pas dans l'immédiat pour moi, besoin de lire autre chose pendant un moment...)

Anonyme a dit…

Je suis d'accord avec toi sur bien des points, ce livre est un monument qu'il faut prendre le temps de lire. A bientot
www.you-are-so-stupid.skyblog.com

Lucile a dit…

@ Anonyme : merci d'être passé. Je viens d'aller faire un petit tour chez toi et j'aime beaucoup les mises en scènes de livres que tu fais! :)
A bientôt!