Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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mardi 11 août 2009

L’anti-Synthol (ça fait pas du bien là où ça fait mal)


J’ai une super copine qui s’appelle Julie. Julie, elle est toujours joyeuse et enthousiaste ; elle ressemble à une fraise Tagada. Elle fait des trucs de fou comme acheter des œuvres d’art contemporain, travailler dans un château ou fêter le jour de l’an avec que des gens qu’elle connaît pas. Julie, elle est trop forte. Et elle aime lire, aussi. Julie, elle connaît des libraires super-chouettes qui mettent plein de commentaires sur les livres qu’ils ont aimés (souvent des choses originales). Et Julie, elle adore découvrir des choses, alors elle suit les conseils de ses libraires les yeux fermés. J’imagine que c’est comme ça qu’elle a découvert Les armées, un roman « coup de poing » (même si je n’aime pas trop ce terme, galvaudé au possible) qu’elle m’a ensuite offert pour mon anniversaire, il y a quelques mois. En quelques mots, je vais m’approprier les termes de Julie dans sa dédicace sur la page de garde : « c’est fort, c’est fort, c’est fort, intense… ». C’est exactement ça.

Le narrateur de ce roman est Ismael Pasos, un homme de 73 ans, instituteur à la retraite dans la bourgade colombienne de San José. Il vit dans une paix relative (les affrontements entre l’armée, la guérilla, les paramilitaires et les narcotrafiquants ne sont jamais très loin) avec sa femme Otilia. Ils passent l’essentiel de leur temps dans leur jardin ceint de murs, elle soignant ses chats et ses poissons, lui au verger, cueillant des oranges sans se presser pour pouvoir reluquer tout son soûl, du haut de son échelle, la femme et la petite cuisinière du voisin (que tout le monde appelle « le Brésilien » sans trop savoir pourquoi). Alors que le village se réunit chez Hortensia, dont le mari a été enlevé quatre ans auparavant par on ne sait laquelle des armées et dont on est sans nouvelles, le Brésilien est enlevé à son tour. Cet événement marque le retour de la violence et de la peur dans le village et ses environs immédiats. La sauvagerie ira crescendo jusqu’à la fin du roman – d’enlèvements en tueries sans motif – en un tourbillon halluciné et cauchemardesque retranscrit par un Ismael qui perd la mémoire et la raison.

Soupir. Sanglot. J’hésite. Entre le soulagement (certes égoïste) d’être loin de cet enfer et l’abattement de savoir que ça existe. Plus exactement, ce n’est pas de savoir que ça existe qui fait tellement mal, c’est d’avoir une vague idée de ce que cela signifie pour ceux qui le vivent. Ce roman donne une consistance très particulière à l’absurdité de ce qui se passe là-bas ; il vous laisse en bouche une saveur âcre, et dans la poitrine une révolte aussitôt contenue tant elle semble dérisoire. Pour ma part, j’en suis sortie avec un sentiment de désespoir et de découragement, du genre « A quoi bon ? », que je ne pense pas avoir déjà éprouvé avant. Ensuite il a bien fallu que je vaque à mes occupations diverses et variées – la vie continue, quoi – et c’est avec une pointe de culpabilité que j’ai fini par balayer toute cette horreur et la remiser entre les pages du livre dont elle était sortie – un très bel objet, en passant, paru chez Métaillé. Ce qui est certain, c’est que ce roman m’a secouée.

Mais je ne parle que du fond, on dirait. C’est-à-dire que la forme se fait particulièrement oublier, ou plutôt, elle se met au service du récit. La ponctuation est à certains moments un peu bousculée (plusieurs phrases d’affilée simplement séparées par des virgules), en général lors de passages de forte tension où donc cela convient parfaitement au comportement du lecteur (je me rappelle m’être justement fait la remarque, à un de ces moments, que j’avais l’impression de survoler les mots pour savoir le plus vite possible ce qui allait se passer, et que du coup ces virgules en lieu et place de points me facilitaient la tâche). Autre remarque sur la forme, qui m’a interpellée au début de ma lecture : le fait que le narrateur soit un homme âgé « dans son présent » est frappant. D’ordinaire, les narrateurs âgés, hommes ou femmes, nous racontent des choses qui leur sont arrivées quand ils étaient jeunes, ou une série d’événements qui trouve sa cohérence une fois qu’ils ont acquis suffisamment de recul, enfin ce genre de choses… Ils doivent en quelque sorte « justifier » le fait qu’ils soient âgés par ce qu’ils ont à raconter. On leur donne rarement la parole pour ce qu’ils sont, mais plus pour ce qu’ils ont été ou ont vécu ; du moins c’est l’impression que j’en ai (mais je suis consciente de n’avoir pas encore lu assez de livres pour me permettre de faire des généralités). Ici, point du tout : Ismael décrit son quotidien et l’horreur qui s’insinue petit à petit dans son village au même titre que n’importe quel protagoniste, parce que dans la réalité il y a aussi des personnes âgées entre les tirs croisés des armées. Il nous dit également les soucis de santé et de mémoire qui s’en mêlent, ce qui ne fait qu’ajouter au cauchemar et au tragique de la situation. Un point de vue vraiment pertinent, donc.

Pour conclure, je parlerais d'un roman sur la réalité ayant cours dans notre siècle, de l’autre côté de l’Atlantique, et que j’imagine malheureusement parfaitement fidèle à la situation de certains villages en Colombie. Un roman remarquable qui appuie là où ça fait mal. A lire !

Merci beaucoup Julie pour cet excellent choix !

8 commentaires:

Laëtitia a dit…

Elle a l'air chouette ta copine Julie !! Je constate avec plaisir que c'est la deuxième lecture en peu de temps qui semble te bousculer un peu et déjouer ton "tempérament tempéré" de lectrice. Meilleur choix de livres ? Nouvel état d'esprit ? Influence des douches froides sur ta capacité à ressentir les mots ?! On s'interroge...

Lucile a dit…

@ Laetitia : Oui, Julie est une fille très chouette (d'ailleurs je vais peut-être la voir demain, je suis de passage non loin de son château!). Et effectivement je suis dans une très bonne phase en ce moment. Je me suis moi aussi demandé à quoi ça tenait, si les livres étaient vraiment meilleurs ou si j'étais juste plus à même d'en profiter (je ne te cache pas que je suis plus détendue depuis que je ne travaille plus!!). Je pense pouvoir écarter les douches froides dans tout cela. Par contre, le contexte régional n'y est peut-être pas pour rien. ;-)

chiffonnette a dit…

J'hésitais à la bibliothèque, mais là...

Lucile a dit…

@ Chiffonnette : :) Dès que j'ai une connexion un peu plus durable je viendrai faire un tour sur ton blog pour voir si tu l'as finalement lu et, le cas échéant, aimé.

La Nymphette a dit…

Quelle chance d'avoir une amie comme Julie :-) Encore un roman très tentant et cette couverture me rappelle "Mon bel oranger" ce roman pour ados tellement touchant! (même si les thèmes sont TRES différents!!)

Lucile a dit…

@ la nymphette : c'est drôle, ce "bel oranger" je ne l'ai jamais lu mais j'en ai beaucoup entendu parler! Je me demande si mes copains de collège ne l'avaient pas étudié en 6ème, mais comme je ne suis arrivée qu'en 5ème dans cette ville j'ai raté cette lecture!

La Nymphette a dit…

Ha lala, il faut absolument que tu te le procures et que tu le lises!!! Je ne me souviens de rien de précis, juste d'émotions très fortes!!!

Lucile a dit…

@ La nymphette : Ouaow! Que de points d'exclamation! Promis alors, je vais regarder s'il n'est pas à la bibliothèque du village. Ils ont beaucoup plus de littérature jeunesse qu'adulte, j'ai mes chances! ;-)