Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
N’HÉSITEZ PAS A LAISSER VOS COMMENTAIRES SUR NOS LECTURES COMMUNES!

mardi 4 août 2009

Une vie en forme de Boris Vian


Je sais que je n’arrête pas de le répéter, mais j’ai quitté la région parisienne depuis quelques semaines. Aussi avant de partir a-t-il été organisé un petit repas d’adieu avec mes Paris’Cops, j’ai nommé Caro[line] et Laetitia, qui chacune m’ont offert un livre d’un auteur qu’elles souhaitaient me faire découvrir ou approfondir. Le tout petit livre dont je vais vous parler aujourd’hui est le cadeau de Laetitia, qui s’est découvert il y a quelques mois une amie par livres interposés en la personne – ou plutôt le personnage de fiction – de Chloé Delaume.

Il faut que je vous avoue quelque chose : quand Laetitia a commencé à me parler de Chloé Delaume, je n’étais pas convaincue. C’est-à-dire qu’avec ma cops on n’a pas toujours les mêmes goûts… Alors quand en plus même elle me dit que c’est très particulier, je m’inquiète. Eh bien figurez-vous que sur ce coup-là, je suis à fond d’accord avec Laetitia, et moi qui suis rarement enthousiaste au sujet d’un livre (que ce soit dans un sens ou dans l’autre, d’ailleurs), j’annonce que c’est un coup de cœur ! Cette fameuse écriture, si spéciale, est une vraie découverte : je suis emballée !

Comment vous décrire le style Delaume ? Deux éléments sont particulièrement frappants (et dérangeants, pour ma part) au départ : une ponctuation anarchique et une grammaire sens dessus dessous (qui ne s’arrangent certes pas réciproquement ; par exemple : « ce Lotus supplié par ma bouche est entré », p.73. A-t-elle supplié avec sa bouche le Lotus, qui est alors entré ? Ou bien le Lotus est-il entré par sa bouche après qu’elle l’ait supplié ? Vous le savez, vous, où il faudrait mettre la virgule dans ce que je découvre comme étant un alexandrin ?). Il y a certes des majuscules et des points, parfois des virgules, mais pas partout. On se retrouve très souvent avec plusieurs phrases entre la majuscule et le point, des points à interpréter comme des points de suspension puisque la pensée s’interrompt (brusquement typographiquement parlant, mais pas forcément dans l’esprit de l’auteur ; enfin, je suppose…), des phrases où il faut replacer les respirations soi-même… C’est légèrement déroutant au départ mais cela s’oublie totalement ensuite (un peu comme la non-ponctuation de L’aveuglement, finalement). Quant à la grammaire, là c’est difficile à décrire : il me semble que l’écriture colle au plus près à la pensée brute, avec des prépositions qui sautent, des adjectifs partout (communs ou rarissimes, existants ou inventés, à l’instar de « damoclèsé » ou de noms communs utilisés comme adjectifs), des verbes inventés (« orpheliner », « germiner », etc.)… C’est ce point-là qu’il m’a été le plus difficile à surmonter. Heureusement, je suis rapidement tombée sur une explication de tout cela à travers l’approche des mots et de la langue de Chloé Delaume :

« Les mots n’existent pas si on les prend pour d’autres. […]
Raconter des histoires, simplement des histoires, user des mots
sans y prendre garde, ce n’est pas leur rendre service. » p. 27

Pour elle, dans la littérature, ce n’est pas le fond qui est le plus important mais bien la forme. Une fois ceci posé, je me suis détendue et ai réellement goûté la prose de la dame, entre érudition et franche fantaisie, oscillant entre références à l’œuvre de Boris Vian (que je n’ai certainement pas toutes saisies puisque je n’ai lu qu’une version pour enfants de L’Ecume des jours. Hum.) et jeux avec les sonorités et la rythmique des mots. Et au final j’ai adoré ce style !

Mais parlons un peu plus précisément de ce « rapport », car Les juins ont tous la même peau est sous-titré « Rapport sur Boris Vian » et raconte bel et bien une histoire derrière cette forme si particulière. Cette histoire, c’est celle de la découverte (du coup de foudre, en fait) de Boris Vian par Chloé Delaume – qui à l’époque n’était pas encore le personnage de fiction Chloé Delaume (oui, je sais, c’est bizarre, mais cette fille EST la bizarreté incarnée). Alors qu’elle lisait L’Ecume des jours, Chloé, Boris ne lui a pas parlé. Boris lui a dit. Il a dit : « Il n’est pas malheureux, dit la souris, il a de la peine ». Et là, c’est la révélation : Chloé dit elle-même qu’elle perd ce jour-là sa « virginité de lectrice » en comprenant que l’usage des mots peut être extrêmement pointu est que c’est là l’essence de la véritable littérature. Plus que dans les histoires qu’elle raconte (cf. supra). Boum. Ca, ça lui parle ! (enfin, ça lui « dit »). Dès lors, elle n’aura de cesse que de tout lire de Boris Vian, depuis ses romans jusqu’à ses recueils de poésie, de ses chansons à ses traductions, tout tout tout. Elle cherche à percer un secret, à comprendre un grand dessein, à s’adresser à ce mort qu’elle appelle son mort pour donner une forme à sa vie. Précisément, elle voudrait donner à sa vie « une forme de Boris Vian ». Longue longue quête (« enquête » même, selon son terme à elle), qui tiendra longtemps de l’obsession malsaine, proche de la folie, mais qui apportera ses enseignements. En particulier cette expérience qui, je pense, parlera à de nombreux lecteurs :

« Les opéras relus jusqu’à ce que la cornée fonde et s’en ébouriffe,
tant je ne pouvais admettre de ne pas les aimer, je voulais l’absolue adhésion
à toute phrase, j’exigeais une extase face aux moindres constructions. » p. 43

Ou encore la prise de conscience que l’homme et l’écrivain sont deux personnes différentes et que, si elle vénère l’un, elle n’aurait probablement pas du tout aimé la compagnie de l’autre.

Enfin, difficile de conclure tellement j’ai relevé de passages dans ce très court essai (moins de 80 pages) – au passage, Laetitia je pense avoir trouvé la destination du Moleskine grand format ;-) – et tellement j’aurais de choses à dire de ce livre. C’est plein de folie et d’idées saugrenues, et en même temps plein de réflexions édifiantes. En tout cas, un excellent livre pour découvrir Chloé Delaume à mon avis, étant donné le rôle majeur que semble avoir joué Boris Vian dans sa façon d’écrire. Un essai qui me donne envie d’en lire plus de la dame et de découvrir le monsieur (j’ai une bonne dizaine de ses livres dans ma bibliothèque). Un coup de cœur, donc !

Mille mercis à Laetitia pour cette très chouette découverte ! :) J’ajoute que j’ai trouvé des similitudes entre Chloé Delaume et Marguerite Duras, un autre auteur fétiche de Laetitia, notamment dans le « refrain » constitué par certaines phrases qui reviennent très souvent (« J’ai tout su. Tout. » de Les juins ont tous la même peau a tout de même un sacré air de famille avec « J’ai tout vu. Tout. » de Hiroshima mon amour, vous ne trouvez pas ?). Ca et la mention d’un « jeune padawan » p. 38, ça fait beaucoup de clins d’œil, Laetitia ! Tu as vraiment bien choisi ! ;-)

5 commentaires:

Laëtitia a dit…

Oh ma padawanette !!! Je suis siiii contente que tu aies aimé ;-) Ce qui est top, c'est que tu décortiques bien mieux que moi tout ce qui fait la singularité du style de Chloé Delaume. Effectivement, les livres de Duras me plaisent autant pour leur musique, elles ont toutes deux le don de me faire préférer la forme au fond. Une écriture qui passe plus par le corps que par la tête je crois...

Karine :) a dit…

Quel enthousiasme!! Difficile de résister à un tel billet même si je n'aurais pas été attirée au premier abord!!

Lucile a dit…

@ Laetitia : merci pour tes compliments, ça me touche d'autant plus qu'ils viennent de toi, LA fan inconditionnelle de Chloé! :) Ben justement, moi la forme sans le fond ça me bloque. Pour ça que Duras et moi on ne s'entend pas trop je crois! ^_^ Au moins Chloé elle raconte quelque chose, même grâce à des impressions qu'elles nous donne à ressentir!

@ Karine : Eh bien moi non plus je n'étais pas chaude du tout au départ! J'espère que tu aimeras autant que moi si tu as l'occasion de mettre la main dessus! :)

Laëtitia a dit…

Mais Duras aussi elle raconte quelque chose, c'est la même affaire de sensation, je t'assure !!!

Lucile a dit…

@ Laetitia : mouais... Suis quand même pas convaincue... Après c'est peut-être toujours une histoire de commencer par le bon livre?