Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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jeudi 24 septembre 2009

« Cet inconnu qu’est la révolution des genres »


C’est la première fois de ma vie que je relis un livre alors que je viens à peine de le terminer. D’ailleurs j’ai rarement relu des livres. Jamais en-dehors du cadre scolaire en tout cas. Jamais non plus je n’avais fait de fiche de lecture en-dehors des cours de français. Voilà chose faite après la lecture des mots très forts de Virginie Despentes.

C’est une lecture que j’ai longtemps repoussée. Pourtant c’est un tout petit livre (140 pages) qui m’a été offert par quelqu’un qui me connaît bien, un titre que j’avais même noté sur ma LAL de moi-même quand j’en avais entendu parler. Mais bon là, j’étais face à un exemplaire bien concret, et je savais que là-dedans on allait me parler de viol, de prostitution et de pornographie. Le fait que l’auteur soit Virginie Despentes, l’auteur puis (co-)réalisatrice de Baise-moi, n’était pas non plus pour me rassurer : je ne suis pas vraiment amatrice du trash. Pas du tout, même. Mais bon, ma copine Julie a récemment tapé en plein dans le mille avec Les armées, et elle est encore moins « trash-ophile » que moi, donc j’ai fini par me lancer, et je trouve que j’ai rudement bien fait. Vous devriez tous en faire autant. Si je puis me permettre.

Il n’est pas question ici de féminisme, mais plutôt de sortir du cloisonnement des genres pratiqués dans nos sociétés occidentales modernes, même si les exemples employés concernent les femmes en priorité (l’auteur s’appuyant sur sa propre expérience). Le cheminement de Virginie Despentes n’est pas toujours évident à suivre : entre l’idée globale et l’exemple précis, entre les arguments très clairs et les déductions à tirer soi-même, le tout sur un ton assez agressif… pour ma part à la fin de ma première lecture, je n’étais pas bien sûre d’avoir tout saisi. Enfin, toujours est-il que le postulat de base est le suivant : les hommes et les femmes sont enfermés dans les clichés comportementaux que notre culture leur assigne (puissance, force, agressivité pour les hommes ; douceur, calme, beauté pour les femmes). Jusque-là, rien de nouveau sous le soleil. Le principal problème réside en ce que la société nous condamne fermement si l’on tente de sortir de ces représentations, que ce soit après coup ou par anticipation – à travers ce que l’on inculque aux enfants. Il n’y a pas de mise en adéquation possible entre les modèles qu’on nous propose et notre nature profonde d’individu, avec laquelle on naît (notre physique et notre caractère) : tant pis pour nous si nous naissons homme et adorons nous occuper de la maison et pleurnicher devant des comédies romantiques, ou femme en adorant parler fort et chercher le conflit. La solution la plus communément admise aujourd’hui est de tricher sur soi pour se couler dans le moule (en très schématisé : refouler sa sensibilité pour les hommes et sa virilité pour les femmes), ce qui crée à la fois des frustrés (pour ceux qui y parviennent) et des exclus (ceux qui n’y arrivent pas ou n’ont pas envie de se couler dans les moules existants). Virginie Despentes illustre cela à travers trois tabous importants de notre époque et de notre culture : le viol, la prostitution et la pornographie.

Les trois chapitres où l’auteur aborde ces thèmes sont assez durs à avaler. Disons que son discours paraît effectivement très politiquement incorrect ; pour résumer, elle revendique le droit pour les femmes violées de s’en remettre et de pouvoir mener une vie normale, et aussi celui de pouvoir rester un être humain respectable quand on se prostitue ou qu’on tourne des films pornographiques (ce qui remet largement en cause tous les interdits légaux qui pèsent sur ces deux derniers domaines). Pour autant, même si ces messages peuvent paraître choquants, le tout est extrêmement bien argumenté (c’est notamment l’impression que j’avais retenue en entendant l’auteur, interviewée à la radio sur cet essai ; ce qui m’avait donné envie de le lire était le fait que je me sente horrifiée par ce qu’elle affirmait, notamment sur le viol, tout en étant foncièrement d’accord avec ses arguments). Virginie Despentes est réellement convaincante, j’ai trouvé très peu à redire à ce que j’ai lu (j’en parlerais plus bas) et même : je suis ravie de savoir qu’on peut aussi voir les choses sous cet angle. Même si le ton est souvent plein d’ironie, et les mots assez crus (il faut appeler une chatte…), il y a du solide sous les mots, du respect pour ceux (et surtout celles) qui ne sont pas révoltés comme elle et pas d’attaque fallacieuse ou sexiste à l’encontre des hommes. J’ai beaucoup aimé ce franc-parler et ce respect toujours présents malgré la colère de l’auteur.

Au final, le message de l’auteur c’est : refusons de nous plier à des règles subjectives qui compliquent tout pour tout le monde (sauf une poignée de nantis) et affirmons notre caractère multi-sexuel. En clair : brisons les moules pour ne plus avoir à nous briser nous-mêmes (et les uns les autres) à force de vouloir y rentrer.

Je mentionnais à l’instant les quelques réserves que j’ai éprouvées à la lecture de King Kong Théorie. Il s’agit en fait de quelques points qui ne remettent pas en question le propos global, mais le circonstancient simplement. Tout d’abord, il y a un aspect « complot » – dont je me méfie tout le temps par ailleurs – qui voudrait que ces moules et ces règles des genres soient pensés et imposés par une minorité d’individus des classes supérieures au reste de la population. Si le raisonnement global tient (en gros : les puissants ont besoin des hommes pour se battre ou travailler ; ils les tiennent et les dirigent en leur offrant à leur tour une prétendue supériorité sur les femmes et en encensant chez les uns et chez les autres les qualités adéquates pour le maintien « autorégulé » de cette configuration (par l’instauration d’une culture bien précise inculquée depuis l’enfance)), je m’imagine mal concrètement un puissant quelconque penser la situation en ces termes très précis. Tout comme quand on dit « l’objectif du gouvernement, c’est de s’assurer le pouvoir en enrichissant les plus riches sur le dos des plus pauvres » : j’ai du mal à imaginer notre cher Président (que je suis pourtant bien loin de soutenir) penser en ces termes, même si dans la réalité les écarts se creusent effectivement… Mais je suis peut-être trop naïve ? Bref, donc première réserve sur ce côté « on nous manipule ».

Là où j’ai aussi tiqué, c’est sur la conception très utilitariste de tous les rapports entre hommes et femmes. Virginie Despentes écrit par exemple qu’il est hypocrite de nier que la base du rapport hétérosexuel n’est pas « je te paye, tu me satisfais ». Cela donne page 59 : « Difficile de ne pas penser que ce que les femmes respectables ne disent pas, quand elles se préoccupent du sort des putes, c’est qu’au fond elles en craignent la concurrence. Déloyale, car trop adéquate et directe. Si la prostituée exerce son commerce dans des conditions décentes […], si son activité est débarrassée de toutes les pressions légales qu’elle connaît actuellement, la position de femme mariée devient brusquement moins attrayante. Car si le contrat prostitutionnel se banalise, le contrat marital apparaît plus clairement comme ce qu’il est : un marché où la femme s’engage à effectuer un certain nombre de corvées assurant le confort de l’homme à des tarifs défiant toute concurrence. Notamment les tâches sexuelles. » Là, je suis peut-être trop romantique, mais : et les sentiments dans tout ça ? Tout le discours de Virginie Despentes tourne uniquement autour des notions de plaisir sexuel, de pouvoir et d’argent, et sur ce que les femmes devraient pouvoir revendiquer ces centres d’intérêt autant que les hommes. Très bien ; mais c’est un peu tristoune, quand même, de s’arrêter là. Bon, il est possible que le domaine des sentiments soit trop personnel pour être intégré à la réflexion, mais du coup quel cynisme !

Et puis une dernière petite remarque, mais qui serait plutôt bon signe (si mon sentiment est partagé par d’autres lecteurs plus jeunes que l’auteur) : ayant une quinzaine d’années de moins que Virginie Despentes, il me semble que le contexte dans lequel j’ai été élevée moi est moins « genré » que le sien, tout comme celui de mon compagnon. Ca fait qu’elle est peut-être un peu pessimiste sur le chemin à parcourir encore (du moins en France) à mon avis.

Bref, pour finir ce long billet, je vous recommande chaudement la lecture de ce livre, qui est à mon avis de ceux qui font avancer. Merci beaucoup Julie, il faudra qu’on en rediscute ! ;-)

P.S. : Et pour ceux qui se pose la question du rapport avec King Kong, sachez que Virginie Despentes propose une interprétation très intéressante du film de Peter Jackson sous des considérations sexuelles et sexuées. Comme je n’ai vu ni ce film, ni celui d’origine, ni rien lu sur le « mythe » de King Kong, je ne sais pas si cette interprétation est novatrice ou pas. En tout cas elle illustre bien le propos !

6 commentaires:

Yohan a dit…

Je ne peux que te soutenir dans ton envie de faire découvrir ce livre à beaucoup de lecteurs. Comme tu le dis, Virginie Despentes est politiquement incorrecte, certains passages sont dérangeants, mais amène à réfléchir (comme ceux sur la prostitution volontaire).
Je me souviens (je l'ai lu il y a un moment) que certains passages étaient plus convaincants que d'autres (celui sur le viol m'avait moins convaincu, il me semble).

Sur la question des genres (thème d'actualité aujourd'hui), je suis d'accord avec toi pour dire que la situation évolue, mais doucement : certains comportements individuels montrent que la société n'est plus la même, mais les comportements globaux changent finalement assez peu.

Enfin, très bon billet qui incite à découvrir cet essai stimulant, qui provoque la discussion !

PS : Pour info, j'ai du taper les lettres "conmag" pour valider mon commentaire ! Si ce n'est pas un signe ;-)

Lucile a dit…

@ Yohan : super, l'avis d'un homme! :) Je suis ravie que tu l'aies trouvé stimulant, toi aussi. (Hihi, c'est rigolo la coïncidence avec la vérification :) )

chiffonnette a dit…

Je l'ai lu et j'ai renoncé à fair eun billet! Je suis tout à fait d'accord avec ton analyse et ton ressenti. C'est politiquement incorretct, percutant et fin malgré la vigueur du langage. Le fond est passionnant et jette un éclairage des plus intéressants sur les rapports hommes/femmes et la manière dont le sexe est appréhendé.
A lire et à mettre en regard d'autres essais sur le même thème à mon avis.

Lucile a dit…

@ chiffonnette : tout à fait d'accord sur le bénéfice à tirer d'autres lectures à mettre en regard de celle-ci. D'ailleurs j'ai oublié de le préciser mais il y a une bibliographie assez fournie à la fin du bouquin. Si je dois m'y mettre, je pense commencer par Simone de Beauvoir. :)

Fantômette a dit…

Cette femme a toujours l'air en colère... C'est pas un peu fatigant d'être tout le temps en colère ?
(je n'avais rien de spécial à dire, je n'ai pas lu le livre, et une interview de cette femme en colère m'avait découragée, mais je passais faire coucou : coucou)

Lucile a dit…

@ Fantômette : hey, coucou! :D Contente de te voir ici! Pour te répondre, c'est vrai que de prime abord elle paraît révoltée de tout ce dont elle parle dans le livre. L'avantage du bouquin c'est qu'elle a posé ses arguments (je ne sais pas si elle était aussi claire "en direct" ; en tout cas, c'est vrai que les gens en colère peuvent ne pas être évidents à suivre dans leurs raisonnements) et surtout que nous en face on peut prendre le temps d'encaisser ça à notre rythme et de se concentrer sur le fond de ce qu'elle dit plutôt que sur le côté "elle est en rogne". En tout cas, je partage ton interrogation : comment font donc ces gens qui ont toujours de l'énergie pour râler?^_^