Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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dimanche 20 septembre 2009

Un lion dans la peau d’un baudet



Aujourd’hui, je vais vous parler d’un autre de mes cadeaux de départ, que j’ai reçu quand j’ai quitté mon boulot il y a deux mois (rappelez-vous, j’avais commencé par vous parler de littérature jeunesse ici), à savoir Un don, le dernier roman traduit de Toni Morrison. Beloved, dont j’ai entendu maintes et maintes fois parler dans les meilleurs termes, est dans ma bibliothèque depuis plusieurs mois maintenant, mais voilà, j’ai préféré commencer par celui-là…

Je ne m’attendais pas à ça. À quoi je m’attendais, je ne saurais pas non plus le dire. Sans doute à quelque chose de plus facile à lire et à comprendre. Pour autant j’ai quand même aimé ce roman, notamment pour la façon dont il est structuré. Mais avant de parler de forme, parlons un peu de l’histoire elle-même…

Elle est très simple : Jacob et Rebekka Vaark sont des immigrés des Pays-Bas gérant leur ferme en Amérique, en 1690. À l’écart de la communauté anabaptiste locale – leur seul voisinage –, de laquelle ils ne partagent pas les vues religieuses, la vie de la famille et de leurs servante et esclaves, Sorrow, Lina et Florens, est rythmée par les voyages de Jacob (qui se lance dans le commerce et le prêt), les travaux de la ferme, et les décès successifs des enfants du couple (aucun ne parvient jamais au-delà de 5 ans). Alors que la maison somptueuse et démesurée que Jacob vient de faire construire est tout juste terminée, une épidémie de variole se déclare chez les Vaark. Pour sauver Rebekka, Florens, esclave de quinze ans, est chargée d’aller chercher le forgeron du chantier, qui a sauvé la vie de l’étrange Sorrow lors de son séjour à la ferme. En réalité, cette histoire n’est pas le sujet principal du roman, qui explore beaucoup plus à mon avis la psychologie des personnages et leurs relations entre eux (et il y a évidemment une histoire d’amour dans le lot :) ).

Pour revenir à la forme, les chapitres sont alternés entre une narration à la première personne – par la voix de Florens – et une narration plus classique, plus ou moins focalisée sur l’un ou l’autre des personnages, ses pensées et ses souvenirs. Cette structure donne l’impression d’un va-et-vient permanent entre les points de vue des différents protagonistes et confère au récit une originalité et une richesse peu communes. D’un chapitre à l’autre, il y a souvent des sauts dans le temps, plus ou moins grands, qui nous laissent deviner ce qui s’est produit entre-temps et surtout qui hiérarchisent l’information entre ce que Toni Morrison s’est donné la peine de détailler, et ce qu’elle a posé comme de simples faits. Dans un roman où tout fait signe (j’en parle un peu plus bas), ça ne peut être anodin…

Toujours sur la forme, un élément un peu déstabilisant au départ est le fait que Florens ne maîtrise pas vraiment la conjugaison, ou plutôt disons qu’elle s’exprime surtout au présent de l’indicatif : cela rend la compréhension difficile au début (il faut s’habituer à déduire la chronologie des autres éléments de la phrase, mais une fois qu’on a intégré cela, on ne s’en rend plus vraiment compte). J’avance une hypothèse, mais elle est peut-être fausse : il paraît que dans certaines langues africaines, la forme du futur n’existe pas dans la conjugaison (je tiens ça d’une camarade agronome qui, en stage au Mali, s’étonnait de ce que les agriculteurs étaient très peu prévoyants ; notamment ils ne mettaient pas d’argent de côté pour pouvoir acheter de la semence l’année d’après, par exemple. Elle avait expliqué ça par cette culture du présent qu’ils avaient là-bas). Peut-être que le passé non plus n’existe pas dans toutes les langues, et que l’on s’y exprime uniquement au présent ? Bref, voilà, c’était mon hypothèse du jour ! ^_^ Si vous avez une réponse, n’hésitez pas à m’éclairer ! Un autre élément qui a un peu brouillé ma compréhension est le fait que Florens accorde beaucoup d’importance à la symbolique du quotidien. Et, si elle nous dit bien ce qu’elle voit (une couleuvre sur un pas de porte, une forme dans de la vapeur d’eau…), elle ne nous donne pas les clés pour les traduire. Ca fait que je ne saurai jamais pourquoi c’est mauvais signe que la chèvre la suive du regard mais pas le bouc! ^_^

Sur le fond, le thème majeur de ce roman est indéniablement la maternité dans tous ses états. On a toutes les configurations : la femme sur qui le sort s’acharne et qui n’arrive pas à devenir (ou rester) mère, celle qui devient mère par procuration, celle à qui son enfant rend la raison, celle qui préfère un de ses enfants à l’autre, celle qui pourrait devenir mère mais refuse d’endosser le rôle, celle qui n’a jamais été comprise par son enfant, celle que le mari croit comprendre… En y réfléchissant, je me rends compte que c’est encore plus riche que ça n’en avait l’air ! Pourtant, si tous ces personnages sont bien là, et la thématique omniprésente, la maternité n’est pas un élément prépondérant au point de figurer dans mon résumé de l’histoire. C’est curieux… et en même temps non, puisque cela joue sur la psychologie des personnages plus que sur le déroulement des faits.

Dernière remarque : j’ai trouvé que le roman donnait une vision étonnante des rapports entre maîtres et esclaves, que j’imaginais beaucoup moins humains, plus violents… Les spectres du Ku Klux Klan et de l’apartheid n’étaient pas loin dans mon esprit. Peut-être que je ne m’étais simplement jamais imaginé que des ouvriers (libres et payés) et des esclaves pouvaient travailler à une même tâche ensemble. Peut-être aussi que, dans ce cas précis, les Vaark sont des humanistes et ne profitent pas de leur situation comme d’autres pouvaient le faire… Peut-être enfin que les haines raciales n’ont démarré que plus tard, et que pendant un moment ça a pu « bien » se passer au quotidien (je précise, s’il est besoin, que je ne veux pas du tout minimiser l’inhumanité de l’esclavage ; simplement je n’avais jamais imaginé qu’au quotidien, des maîtres pouvaient se comporter avec leurs esclaves comme avec des employés normaux). Dans ce roman, on est aux débuts de l’esclavage, du moins avec les personnages qu’on voit ici : Lina est de la première génération et a vécu en Afrique et survécu à son acheminement en Amérique, et Florens est de la première génération née sur le continent américain. Cette différence se ressent d’ailleurs dans leurs façons de concevoir la liberté ; il y a chez Florens l’évidence de sa condition, puisqu’elle l’a toujours connue, et elle ne se sent pas moins libre que quiconque. Un petit passage pour illustrer ça :
« Tu dis que tu vois des esclaves plus libres que des hommes libres. L’un est un lion dans la peau
d’un baudet. L’autre est un baudet dans la peau d’un lion. Que c’est le flétrissement à l’intérieur
qui rend esclave et ouvre la porte à ce qui est sauvage. » p. 186
Bon, cela dit, les haines raciales dont je parle plus haut sont déjà en latence, comme Florens en fera l’expérience au moment où sa route croise celle d’un petit groupe qui voit en elle le diable incarné et l’examine avec suspicion. Si sa fonction de servir d’autres personnes ne la gêne pas (et ne lui paraît même pas problématique : jamais elle ne l’évoque), le fait d’être considérée comme un animal – voire pire, et en tout cas, certainement pas comme un être humain –, même par un petit groupe de personnes, l’affecte profondément.

À côté de ce racisme moins marqué que ce à quoi je m’attendais, la violence à différents niveaux (mais notamment envers les femmes) est quotidienne, et des choses qui aujourd’hui paraissent graves semblent avoir été courantes à l’époque, de sorte qu’on en parle à peine. Encore une fois, c’est le genre de vision que j’aime bien parce qu’elle brouille les repères et nous force à nous projeter dans une autre réalité, à penser sous un autre angle.

Une lecture riche, donc (en commençant ce billet, je me demandais ce que je pourrais trouver à dire ! ^_^), sous couvert de l’histoire d’une passion. Je recommande !

Merci encore, Nathalie ! :)

6 commentaires:

Leiloona a dit…

Merci pour ce billet très détaillé ! Il me donne un nouvel aperçu de ce livre ! :)

Emeraude a dit…

j'avais moi aussi beaucoup aimé. Et comme toi, j'ai été, au départ en tout cas, très déstabilisée par la forme.
En tout cas c'était le premier roman de Toni Morisson que je lisais. Je pense que j'en lirai d'autres... j'avais beaucoup aimé la mélodie qui s'en dégageait !

Lucile a dit…

@ Leiloona : mais de rien, très chère! Tu l'as lu? (désolée de ne pas aller vérifier moi-même, mes passages sur la toile sont toujours très limités en durée... :/ J'espère que ça ira mieux bientôt!)

@ Emeraude : pareil, j'irai lire ton billet dès que j'aurai un accès plus régulier au net (ça me manque vraiment de ne pas pouvoir suivre vos actualités de lectrices, à toutes! :/)! :)

Stephie a dit…

Très envie de découvrir cet auteur. Mais cela fait des mois que je le dis à qui veut bien l'entendre...

Karine a dit…

Moi aussi, bien envie de découvrir l'auteure! Beloved est dans ma pile depuis un méchant bout de temps, en plus! si j'aime, j'essaierai celui-ci!

Lucile a dit…

@ Stephie : un jour tu le liras! ;-) Le tout c'est d'avoir bien intégré ce qu'on veut lire avant de s'y mettre! ^_^

@ Karine : c'est ce que j'aurais fait si on ne m'avait pas offert celui-ci récemment! Du coup "Beloved" est encore à découvrir pour moi! ^_^