Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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jeudi 15 octobre 2009

« Et ma plume vorace / À grands traits, impavide, trace / La nuit tombée un portrait »


J’ai reçu il y a une dizaine de jours le tout frais recueil de poèmes Caraïbes, de Gabriel Eugène Kopp. J’avais corrigé l’an dernier sa première novella chez Griffe d’Encre, Au nord-nord-ouest d’Eden, et nous travaillons actuellement ensemble sur La dernière nécropole (à paraître chez le même éditeur et dont je vous parlerai bientôt) ; n’empêche que c’est toujours un honneur de recevoir un livre de son auteur. Passée l’émotion, un temps d’arrêt toutefois : je ne lis pas de poésie. Non que je n’aime pas ça, ce n’est pas un dogme, mais par défaut je vais plutôt attraper un roman que n’importe quoi d’autre et de fil en aiguille, ce qui n’était qu’un concours de circonstances s’est trouvé transformé en habitude… En parallèle de mon inexpérience de la poésie, je ne lis jamais deux livres en même temps ; une impression quelque peu irrationnelle de manquer de respect à un auteur en lui coupant la parole pour écouter quelqu’un d’autre (je vous en parlais ). Eh bien, on peut dire que Gabriel Eugène Kopp m’a bousculée dans mes habitudes, et j’en suis ravie ! Car autant j’ai aimé les parenthèses de quelques poèmes picorés à des moments de la journée qui n’auraient pas été propices à une lecture prolongée, autant le recueil en lui-même m’a vraiment beaucoup plu !

En parlant de « beaucoup plu », je profite de la possibilité d’un mauvais jeu de mots pour introduire les motifs majeurs de ce recueil : en premier lieu la pluie, et l’eau en général (les vagues, l’océan…) ; viennent ensuite la lumière et, directement liées, les couleurs ; enfin, les odeurs et, régulièrement, la nourriture. Tout cela étant évidemment connecté, comme vous l’aviez sans doute deviné grâce au titre du recueil, aux îles qui ont inspiré l’auteur. Pour reprendre le quatrième de couverture : « Caraïbes est né de voyages ! De plusieurs années de voyage et de liens familiaux. De balades qui se traduisent en ballades. D’une passion pour une île, la Guadeloupe, un paradis, puis d’un amour irréfragable pour un fier îlot, juste à côté, La Désirade, une auréole. »

On sent d’ailleurs tout l’attachement que Gabriel Eugène Kopp éprouve pour ces îles à travers ses mots, sa précision dans la description d’un orage ou d’une balade après la pluie. Il m’a été difficile de choisir un poème à partager avec vous, mais c’est justement un texte qui témoigne de cette passion que j’ai retenu. Je le reproduis ici avec l'aimable autorisation de son auteur et de son éditeur :

Dernières heures
Quand le soir impatient s’empare du tropique,
Ce noir brute soudain qui efface le jour,
Bien entouré de frais, je goûte en mon séjour
Le rhum, le citron vert ; la muse me repique.
Je flâne, et la poursuis, vite encore j’écris
En vers bien mesurés au fond de la caverne
Une vieille impression, suprême baliverne :
La lumière s’éteint bien plus tôt que l’esprit.
La pointe dans un four, nuit antillaise d’encre,
Ma plume à charabia gris sombre sur du noir
Gratte un ou deux quatrains en se grisant du soir,
Qui finissent en poche avant un lever d’ancre.
Dans l’avion bien plus tard sous des cieux familiers,
Je mets en examen les vers de mon cantique.
Médiateur bouillant, Charybde lunatique,
Je regrette mes rocs aux ruisseaux par milliers.
J’appelle de mes vœux que la lumière y vienne,
Et, trempant son doigt d’or aux couleurs alentour,
Du tombeau de la nuit au soleil du retour,
Elle peigne à mon île une aube diluvienne…

En plus des thèmes principaux que j’ai cités, on trouve quelques mentions à l’esclavage et aux dommages causés par l’arrivée des blancs dans les îles, notamment dans la magnifique Complainte du Caraïbe (p.76), où l’on trouve ce merveilleux vers : « Nous savions vivre, aimer, haïr sans une bible ». Kopp est également inspiré par la célébration du carnaval, qui a droit à quelques textes pour elle toute seule. Notons enfin que le fantastique (pour lequel je connaissais déjà l’auteur) affleure dans le recueil, avec un poème en forme de conte mettant en scène une Mort indécise (disons qu’elle est dans un bon jour ^_^). Voilà pour le fond.

Passons maintenant à la forme, autant dire le plus intéressant en poésie ! L’auteur a recours à des formes très variées : certains poèmes reprennent une présentation classique, avec alexandrins et/ou rimes régulières, quelques sonnets (mes préférés se trouvent presque tous dans cette catégorie « classique ») ; d’autres adoptent une poésie plus visuelle se rapprochant des calligrammes (j’ai cru reconnaître un arbre), avec des mots disposés très précisément sur la page, avec plus ou moins de blanc entre eux ; un texte également est de pure prose. Ces différentes formes introduisent des musicalités plus ou moins régulières, mais jamais laissées au hasard, et certains des poèmes reprennent d’ailleurs avec beaucoup de succès les rythmes de leurs objets : La Vague (p. 36) et Oiseau-mouche (p. 86) sont à ce titre (notamment) remarquables. Le premier rend parfaitement bien la succession d’un mouvement à la fois identique à chaque fois, mais toujours chargé de nuances, que ce soit dans la vitesse d’exécution ou dans le son produit (exactement comme le roulis des vagues), tandis que le second avec ses quelques tout petits mots à chaque ligne rappelle parfaitement le mouvement vif et léger, de station en station, du colibri. J’ai été très sensible à ces recours à la rythmique des mots et, sur ces deux poèmes-là, carrément bluffée, il faut bien le dire.

La richesse du vocabulaire est également assez incroyable, non seulement en ce qui concerne le parler local (heureusement, un petit glossaire figure à la fin du recueil pour expliciter certains termes), mais aussi de jolis mots peu usités (c’est bon pour la pêche aux mots, ça ! Enfin, quand j’aurai une connexion Internet à demeure… * soupir *). Et moi, les mots j’adore ça ! :-) Encore un bon point pour Gabriel…

Enfin, on croise aussi de l’humour dans ce recueil, ce qui ne gâche rien. Cela passe généralement par les animaux, comme dans cette fable (L’original, p. 72) dépeignant un malheureux coq qui avait le savoir-vivre de dormir à l’heure où ses congénères réveillent les touristes et qui fut puni de son originalité, dans ce charmant tableau de trois mangoustes apprenties bikeuses ou encore dans ce suspense insoutenable du moustique qui s’est faufilé dans la moustiquaire.

En conclusion, vous l’aurez compris : je suis em-ba-llée ! Et si Caraïbes donnera certainement envie aux lecteurs de voyager, à moi il me donne surtout envie d’y renvoyer le sieur Kopp pour qu’il continue à se servir de sa plume à charabia. Et de continuer à picorer, en parallèle de mes lectures, dans des ouvrages qui s’y prêtent.

Vous pouvez vous procurer ce recueil sur le site de l’éditeur, l’association Flammes Vives, ou en librairie, et visiter le blog de l'auteur ici.
EDIT du 22/11/2010 : Sachez que vous pouvez écouter et télécharger gratuitement quatre des poèmes de ce recueil lus par Daisylis et mis en musique par Philippe Mangold ici.

Merci mille fois Gabriel de m’avoir fait découvrir cette autre facette de ta plume. C’est définitivement un succès ! :-)

P.S. : Les vers que j’ai repris en titre de ce billet sont extraits du poème Koantillais (p.51). Ils me paraissaient idéaux pour parler de cet ouvrage dans son ensemble.

2 commentaires:

Laëtitia a dit…

ça n'a RIEN à voir mais... je t'ai taggée ;-)

Lucile a dit…

@ Laetitia : tiens donc, je vais aller voir ça! ;-)