Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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samedi 10 octobre 2009

Le calme après la tempête


Erri De Luca fait partie de ces auteurs dont le nom m’est depuis longtemps familier sans que je n’en aie jamais rien lu, voire sans que je sois capable de citer le titre d’un seul de ses romans. Aussi ai-je profité de l’occasion lorsque j’ai vu son nom sur le présentoir des livres récemment entrés à la bibliothèque de mon village : j’ai emprunté ce court roman, Trois chevaux, pour me faire une idée.

Le narrateur est un Italien solitaire âgé d’une cinquantaine d’années. On sait de lui qu’il a vécu une vingtaine d’années en Argentine et a lutté contre la dictature ; intarissable sur les livres et sur les plantes (il est jardinier), il reste cependant très mystérieux sur ces années loin de son pays qui restent une blessure ouverte pour lui. Ce roman raconte la rencontre de cet homme avec Làila, une belle femme de vingt ans sa cadette, et ce qu’elle dévoile par bribes sur le passé du jardinier.

Avant toute chose, il faut que je vous dise qu’en plus du désir de découvrir l’auteur, un autre élément a fini de me convaincre d’emprunter ce roman : les premières phrases, que je retranscris ci-après.

« Je lis seulement des livres d’occasion.
Je les pose contre la corbeille à pain, je tourne une page d’un doigt et elle reste immobile. Comme ça je mâche et je lis.
Les livres neufs sont impertinents, les feuilles ne se laissent pas tourner sagement, elles résistent et il faut appuyer pour qu’elles restent à plat. Les livres d’occasion ont le dos détendu, les pages, une fois lues, passent sans se soulever.
Ainsi, à midi, au bistrot, je m’assieds sur la même chaise, je demande de la soupe et du vin et je lis. »
p. 13

Ce rapport très particulier aux livres en tant qu’objets ne pouvait pas manquer de me plaire, et s’est trouvé confirmé par la suite. J’ai vraiment aimé ces mots d’un amoureux des livres et de la lecture, des mots simples mais justes qui revenaient régulièrement dans le roman, plutôt comme une composante du caractère du narrateur que comme un élément de l’histoire.

« Je lis des vieux livres parce les pages tournées de nombreuses fois et marquées par les doigts ont plus de poids pour les yeux, parce que chaque exemplaire d’un livre peut appartenir à plusieurs vies. Les livres devraient rester sans surveillance dans les endroits publics pour se déplacer avec les passants qui les emporteraient un moment avec eux, puis ils devraient mourir comme eux, usés par les malheurs, contaminés, noyés en tombant d’un pont avec les suicidés, fourrés dans un poêle l’hiver, déchirés par les enfants pour en faire des petits bateaux, bref ils devraient mourir n’importe comment sauf d’ennui et de propriété privée, condamnés à vie à l’étagère. » p. 20 (Sur ce dernier point je me distingue du narrateur, étant fétichiste des livres ! Cela dit, j’ai fait beaucoup de progrès depuis que j’ai ouvert ce blog : j’accepte de lire des livres prêtés, et je fréquente depuis peu une bibliothèque… Mais bon, j’aime toujours autant mes étagères pleines de livres ! ^_^ )

Mais revenons au roman. Pour commencer, l’écriture de Erri De Luca m’a beaucoup plu en ce qu’elle est profondément poétique. Le souci est que parfois, elle l’est même trop... C’est-à-dire que tout est toujours dit de façon imagée et posée ; on sent que les personnages réfléchissent beaucoup (ou ont beaucoup réfléchi) à ce dont ils parlent, et ils emploient des mots choisis avec soin pour traduire leurs impressions, leur conception de la vie... Mais si de nombreux passages pourraient être relevés pour leur douceur (notamment ceux où le narrateur parle du jardin dont il s’occupe), à quelques endroits cette façon mystérieuse de s’exprimer et de réagir aux paroles d’un interlocuteur m’a laissée perplexe. J’aime bien avoir une idée claire de ce que veut nous dire un auteur, d’une problématique à laquelle il s’attache dans un roman, et ici cela ne m’a pas semblé clair du tout. Le quatrième de couverture essaie de structurer tout cela (« Récit dépouillé à l’extrême, Trois chevaux évoque la dictature argentine, la guerre des Malouines, l’Italie d’aujourd’hui. Puis, à travers une narration à l’émotion toujours maîtrisée (…) pose la question des choix existentiels que nous sommes amenés à faire – partir, rester, tuer, laisser vivre – et interroge la notion de destin. »), mais après lecture je ne m’y retrouve pas vraiment. Ce n’est pas si clair. Je ne doute pas cependant que certains lecteurs aiment ce côté « diffus », c’est juste mon côté terre-à-terre qui ne s’y fait pas ! ^_^

Reste que l’impression globale est celle du calme après la tempête : tout est mesuré et paisible dans le présent de cet homme, dans ses gestes, dans ses pensées. Il possède une sorte de placidité face aux événements, un recul, qui lui donnent l’air d’un sage vieillard, taiseux et observateur. Il a d’ailleurs ce même comportement d’humble soumission par rapport à son passé, qui le hante sans cesse (il en parle d’ailleurs au présent de l’indicatif) alors qu’il voudrait le tenir le plus possible à l’écart de ses pensées. Les souvenirs et les sentiments qu’il a maîtrisés en les habillant de mots n’en sont pas moins omniprésents dans chacun de ses gestes : le contraste entre le calme (et le vide, aussi) du présent et les troubles du passé n’en est que plus flagrant. Il me semble aussi que cette impression générale de confort cotonneux est renforcée par la présentation de la plupart des dialogues, où les interlocuteurs du narrateur s’expriment en style direct tandis que ce dernier use de l’indirect ou de l’indirect libre : on a de fait l’impression d’être à l’intérieur de lui, ou d’écouter sa voix résonner comme si on avait l’oreille collée sur son dos. Et parfois on ne sait pas si les mots sont prononcés ou simplement pensés (d’autant plus que Làila présente une certaine facilité à décrypter ces non-dits). Enfin, l’évocation régulière du rythme de la nature (la floraison des mimosas, celle de la glycine, la taille des lauriers…) aide aussi à poser le récit dans un agréable ronronnement.

En conclusion, une très belle écriture, tout en finesse et petites touches, mais qui a tendance à diluer le propos global à mon avis. Je referai peut-être une autre tentative avec cet auteur à l’occasion (sur vos conseils ?).

6 commentaires:

Reka a dit…

(Halala, ils savent de quoi parler, les écrivains, pour attirer les bibliophiles et les livrovores ;) ! )

Ca a l'air très différent du Contraire de un que je n'avais pas vraiment apprécié.
Je penserai à toi si je le vois un jour en bouquinerie. En le lisant, ça me permettra de confirmer ou d'infirmer le fait qu'ultérieurement il me faudra passer - ou pas - mon chemin ;)

Karine:) a dit…

Tiens, moi aussi je suis comme toi. Je connais l'auteur de nom mais jamais je n'aurais pu nommer l'un de ses livres!!! Si c'est bien et poétique... pourquoi pas!

Fleur a dit…

On me l'avait offert mais je suis restée assez septique. L'écriture est très belle mais l'histoire ne m'a pas vraiment enthousiasmée.

Lucile a dit…

@ Reka : (tout à fait! ;-) ) Je retiens donc que je ne me lancerai pas dans "Le Contraire de un" pour continuer... Et oui, ça peut être pas mal pour une deuxième chance, il n'est pas très long. :)

@ Karine : ben, "bien" en fait ça dépend du point de vue. Fleur, qui a commenté juste après toi décrit la même chose que moi mais est globalement plus négative... Je pense que c'est une question de moment, d'état d'esprit... Si tu es prête à lire quelque chose de beau sans que l'histoire elle-même soit très claire ou palpitante, alors vas-y! ^_^

@ Fleur : en fait on est parfaitement d'accord sur le bilan. J'ai juste beaucoup aimé cette poésie des mots! :)

Anonyme a dit…

Pour avoir lu plusieurs livres de cet auteur, je crois que "Trois chevaux" est mon préféré et le plus accessible. Si vous êtes tentés par d'autres livres, je vous conseille d'en rester à ses "vrais" romans (Erri de Luca a écrit pas mal de récit).
Cath

Lucile a dit…

@ Cath : merci du conseil! A l'occasion, je tenterai autre chose de l'auteur (un roman, donc! :) ). Lesquels avez-vous lus?