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vendredi 6 novembre 2009

"Il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l'horreur en beauté"


Me voici encore face à un de ces livres dont on ne sait pas comment parler, une fois lus. Je ne saurais même pas vous dire si je l'ai aimé, en fait. Ce qui est certain, c'est que je ne l'ai pas détesté. Certain aussi : j'y ai trouvé des réflexions intéressantes. Indéniable enfin : ce roman est aussi bizarre qu'un film d'Almodovar.

Voici ce que j'ai pu reconstituer de l'histoire selon ce que j'ai jugé réel et fantasmé : le narrateur, Antoni Casas Ros, a eu un grave accident de voiture alors qu'il n'avait que vingt ans. Le véhicule dans lequel il se trouvait avec sa petite amie a percuté un arbre de plein fouet alors qu'il tentait d'éviter un cerf. Elle est morte ; lui est défiguré. Il se terre chez lui et vit à travers Internet en donnant des cours de maths à distance. Il n'est pas spécialement malheureux de sa situation, caché le jour et sortant dans la ville la nuit, quand les regards des autres se font moins curieux, moins lourds à assumer. Il rencontre alors Lisa, une transsexuelle qui va la première le regader et l'accepter tel qu'il est. Le déclic est alors donné pour que les choses commencent à changer petit à petit pour notre héros, qui se détournera de son cynisme et de sa noirceur pour vivre, tout simplement. Dans la partie présumée fantasmée de l'histoire, on a notamment des rencontres avec Almodovar (qui voudrait tourner un film sur Antoni) et des dialogues bizarres et le retour du cerf qui se met à squatter le canapé du héros...

Bon, voilà quelque chose d'assez déjanté, tout en étant plutôt sombre (pas "déjanté fou-fou", quoi). En même temps, l'auteur lui-même est très mystérieux. Après quelques recherches rapides, je m'attendais à trouver la part réelle d'autobiographie du roman (étant donné qu'outre le nom similaire, le héros a eu le même parcours géographique que l'auteur à ce que m'en disait la présentation de l'éditeur). En fait tout cela est fort troublant car, tout comme son personnage, l'auteur a eu un accident de la route (je vous le donne en mille : il a percuté un cerf) suite auquel il vit retiré du monde (comme il l'expliquait fin janvier 2008 dans une interview donnée au Figaro Magazine, article dans lequel il dit n'avoir pas de visage mais n'annonce pas non plus texto avoir été défiguré... Alors, qui est cet auteur-mystère?).

Ce que je peux dire pour commencer, c'est que le parallèle avec certains des films d'Almodovar est effectivement frappant. Je n'ai vu que quatre ou cinq de ses films, mais ce roman m'a énormément fait penser à La Mauvaise Education, aussi bien pour la figure de la transsexuelle (la Lisa que j'imaginais ressemblait en tous points à Gabriel Garcia Bernal en femme - et quelle femme!) que pour les basculements entre réel et fantasmé (ou plutôt entre l'histoire du film et l'histoire du film dans le film) qui viennent finir de nous perdre dans une intrigue déjà pas simple. Et quelque part, c'est rassurant de me dire que le livre me fait le même effet que les films d'Almodovar (sauf Volver que j'ai vraiment aimé, sans partage) : j'ai été attentive tout le temps, j'ai essayé de comprendre sans trop y parvenir, certaines phrases ou scènes m'ont touchée, mais j'en sors perplexe.

La réflexion que je me suis faite de plus en plus souvent alors que je progressais dans le roman, c'était en tout cas qu'il s'agissait d'un livre sur les limites, ou plutôt sur l'absence de limites bien définies. Cela se traduit par cet imbroglio du passé et du présent, du réel et de l'imaginaire, par ce personnage de Lisa (entre l'homme et la femme et pourtant tellement équilibré), ou encore par Antoni lui-même, l'homme sans visage qui vit à la marge du monde entre l'existence et la non-existence aux yeux des autres... Un passage traduit bien cela, page 73 :
"Je suis rentré chez moi avec un sentiment aérien. Tout était subtil et léger. Mon corps, les autres, les pans d'ombre et d'obscurité, les sons. J'aimais cette heure où l'aube hésite à poindre. Où la nuit n'est pas certaine de vouloir s'en aller. C'était comme si Dieu jouait à empêcher le soleil de surgir. Juste pour voir. Juste pour jouer avec les sentiments des êtres, leurs joies et leurs souffrances. Pendant cette heure abstraite, tout ce qui est défini fond dans l'incertitude, c'est sans doute ce qui me plaît. Les bordures, les contours, les desseins sont estompés. L'arrogance des hommes se perd pendant quelques minutes. L'impression d'être, d'avoir sa place, sa fonction, son destin, sa vie, tout cela est gagné par le mystère. Il n'y a pas d'équation possible du crépuscule."

Un autre thème fort du roman est évidemment celui du rapport entre l'image et l'identité, l'importance du rapport aux autres. Même si le narrateur semble avoir pris une certaine distance avec tout cela - le considérer avec un certain cynisme, même -, il a néanmoins beaucoup réfléchi à la question, comme en témoignent ces deux extraits :
"Le regard de la caméra ne me gêne pas. J'ai l'impression que son oeil est plus attentif que celui des êtres et je sais par expérience que l'attention finit par engendrer la fascination. C'est un lent glissement. D'abord des formes surgissent, l'esprit s'en empare, génère des comparaisons puis un jugement. L'esprit a horreur de la fraîcheur, de l'instant unique, du contour qui ne ressemble à rien. Tout nous fait toujours penser à quelque chose d'autre, d'où la difficulté d'être sérieusement en vie. La caméra n'est pas référentielle." p. 74

"On tombe toujours amoureux de la forme, mais la forme n'est que l'apparence de quelque chose d'autre. Pourquoi ne peut-on pas tomber amoureux de l'essence? Je me console en me disant que la forme révèle l'essence, et que l'essence aime la forme." p. 37

Par contre les considérations mathématiques de l'auteur appliquées à la vie des hommes me sont passées loin au-dessus : dans les deux premiers chapitres en particulier, je n'ai pas réussi à suivre les métaphores de géométrie dans l'espace, beaucoup plus intéressée que j'étais par des passages comme celui-ci, dont la conclusion est à mon avis magnifique :
"Je suis allé voir mon père sur son lit de mort. Je ne pouvais pas le laisser partir avec cette immense blessure. [...] Alors je l'ai pris dans mes bras, une grande émotion nous a traversés et je lui ai dit que je lui pardonnais. Sur le moment, c'était vrai. J'ai senti que je le libérais d'un grand poids. Sans cela il n'aurait pas pu mourir. Deux jours plus tard, il s'en est allé, mais je savais qu'on ne peut pardonner certaines choses qu'à ceux qu'on ne reverra jamais. Le pardon, parfois, ne supporte pas la proximité." p. 32

Comme vous le voyez, donc, il y a beaucoup de passages qui m'ont paru très pertinents, et certaines scènes très poétiques et/ou très esthétiques (dès lors que le cerf se pointe, notamment). Je pense que ça fait plutôt pencher la balance du bon côté quand à mon appréciation globale du livre...

En conclusion : une curiosité. A vous de vous faire votre opinion!

Merci à Caro[line] pour le prêt! :)

Retrouvez les avis de Caro[line], Stéphanie (qui nous en avait parlé à un club des théières et m'avait intriguée) et Fashion, entre autres...

P.S. : le titre de ce billet correspond au théorème d'Almodovar tel que l'auteur l'énonce à la page 77.

4 commentaires:

pom' a dit…

je l'ai lu et pourtant là, j'ai un trou, je n'ai plus aucun souvenir, ai-je trop aimé et dévorer ou aabndonner???

Lucile a dit…

@ Pom' : ça ne m'étonne pas, vu le sentiment déjà très flou que j'avais alors que je sortais à peine de ma lecture! :)

Katell a dit…

Je n'avais pas du tout accroché à ce roman. Il m'avait dérangée et horripilée à la fois.
Et je suis d'accord avec toi "une curiosité"!

Lucile a dit…

@ Katell : je comprends tout à fait qu'on puisse ressentir de l'agacement face à un tel roman! :)