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mardi 15 décembre 2009

Carnet de croquis


Dans mon dernier billet, je vous parlais de ma dernière rencontre avec Éric Holder au salon Livres en Citadelle de Blaye. J'étais alors plongée dans son avant-dernier roman, De loin on dirait une île, paru en 2008 aux éditions du Dilettante, et dont je vais vous parler aujourd'hui. Même si je le place un peu en-dessous de Bella Ciao (pour des raisons que je vous expliquerai plus tard), je l'ai également beaucoup aimé, plus que La Baïne. Je pense que je préfère décidément ce côté plus "engagé", la présence de l'écrivain que l'on sent derrière ses mots, à la pure fiction, chez cet auteur en tout cas.

Pour démarrer ce billet, j'ai bien envie de vous raconter un bout d'une discussion avec Delphine Montalant, éditrice et compagne d'Éric Holder. C'était donc ce week-end à Blaye, et je regardais les livres publiés aux éditions Delphine Montalant... Quelle ne fut pas ma surprise de trouver parmi les ouvrages (dont les premiers Jean-Philippe Blondel, qui fut découvert grâce à cette maison) un De loin on dirait une île de Bruno Munari. Moi, je dis : "Ah tiens! Comment ça se fait qu'il ait repris le même titre qu'Éric Holder?". Grave méprise! En réalité, c'est l'ouvrage de Munari qui est arrivé le premier,  m'explique l'éditrice : il fut publié dans les années 60 (de mémoire) en Italie avant d'être traduit et publié en France en 2002 par les soins de la maison Delphine Montalant. Le titre lui appartenant, et Éric Holder le trouvant décidément parfait pour son ouvrage à paraître, elle lui a donné l'autorisation de l'utiliser. Ce que je voulais surtout vous raconter à travers cette digression, c'est ce que j'ai d'abord pris pour un lapsus et qui m'a finalement aidé à comprendre ce qu'était ce livre-là : en effet, Delphine a dit "Éric cherchait un titre pour son recueil de nouvelles". Pourtant, j'étais persuadée de lire un roman, et j'ai vérifié, il y a bien des numéros de chapitres. Après réflexion, il apparaît pourtant comme évident que ces textes ont été écrits séparément puis réunis, un peu comme des dessins regroupés dans un carnet de voyage.

Ce "roman" évoque donc, à travers quinze chapitres comme autant de tableaux, l'installation de l'auteur dans le Médoc, sa découverte de cette région si spéciale, sa fascination pour ses habitants, son amour pour les mots et le patois local. Comme l'auteur me l'a donc confirmé quand je l'ai rencontré à Blaye, on est toujours  résolument dans l'autobiographie (ou du moins dans l'inspiration autobiographique), et j'adore ça! ^_^ En fait, j'imagine que peu me chaut que ce qui m'est raconté se soit réellement produit, que les personnages existent vraiment, quelque part, sous d'autres noms... En fait, j'aime le regard du narrateur, mi-amusé, mi-naïf, mais toujours émerveillé et respectueux de ce (et de ceux) qu'il découvre, même s'il ne le comprend pas tout de suite, même si on le bouscule un peu...

On se concentre donc dans chaque chapitre sur un ou deux points bien précis : la nature et les saisons dans l'un, un poète landais défunt dans l'autre, une serveuse de bar ou une employée de supermarché ailleurs, le départ des enfants (Médoc ou pas, cela ne change pas grand-chose à la touchante peine du papa), etc. Pour revenir à l'aspect "nouvelles" réunies de l'ouvrage, on apprend à la fin d'un chapitre (traitant de l'expérience des vendanges de l'auteur) que celui-ci a fait l'objet d'une publication en tant que texte isolé dans Le Matricule des Anges ; ou bien l'écriture initiale sous le format de textes courts transparaît à l'occasion de curieuses associations dans certains chapitres (tel celui-ci, qui parle des chats et... d'un vendeur de shit soufi!).

Si je me suis délectée de ce livre, retrouvant la poésie et l'humour de la plume d'Éric Holder avec, toujours, un sourire aux lèvres, c'est le manque d'unité de l'ensemble qui me fait lui préférer Bella Ciao (qui est légèrement plus sombre, tout de même). Toutefois, le côté un peu plus "fou-fou" de celui-ci m'a franchement plu (même si, parfois, cela complique la compréhension) : le chapitre sur les chats  (que le narrateur appelle "les greffiers") est  à ce titre excellent. Je ne résiste pas à vous en livrer quelques extraits :

La loi édictée aux chats est la suivante :
" L'hiver s'installe, en conséquence de quoi : 
" Vous ne passerez plus vos nuits dans la maison. A partir de maintenant, demi-pension, sabbats dehors.
" Qu'il pleuve, qu'il gèle, qu'il vente affreusement, ne comptez jusqu'à l'aube, tardive en cette saison, que sur vos forces. Nous vous signalons qu'un appentis à été laissé ouvert. vous y trouverez des cartons, des chiffons, des coussins. (NDLR : Là, j'imagine Éric Holder en steward en train de mimer aux chats les portes de secours et les masques à oxygène... ^_^ )
" De jour, aucune caisse n'étant à votre disposition, et une chatière ne présentant que des inconvénients, vous êtes priés de signifier votre envie de sortir, ou de rentrer, par tout moyen que vous jugerez malin d'employer. Nous sommes à votre disposition, n'en abusez pas. Réclamer la porte, par exemple, pour vérifier du bout de la patte que l'herbe est mouillée paraît, eh bien, superfétatoire."  p. 129/130
La nature a doté Domino des taches noires et blanches de la vache pour avertir que l'animal comportait d'autres anomalies. L'excitation le transforme en derviche tourneur. Il accompagne le promeneur avec des bonds de biche, le plus souvent sur place, si bien qu'on le croirait monté sur ressorts. Il piétine et massacre sa gamelle avant de comprendre qu'il a les pattes dedans.  p. 131

Enfin, pour revenir sur les thèmes récurrents, il y a bien sûr l'amour d'un vocabulaire nouveau, cette passion à le découvrir, à toujours chercher d'où vient tel ou tel mot, dans quel contexte on doit dire ce mot-là, comment se prononce tel autre... C'est un intérêt que je partage, aussi c'est toujours un régal de découvrir ces vocables propres à ma région d'adoption. Et je ne peux évidemment pas finir ce billet sans parler de ce rapport aux femmes décidément très intrigant : le souci d'observation du narrateur confine presque systématiquement à l'obsession, et parfois au harcèlement. Pour ma part, cela m'a parfois mise un peu mal à l'aise, car je n'ai pas bien compris ce qu'Éric Holder attendait de ces Médoquines : s'il serait bien resté là toute sa vie à les observer, ou s'il guettait une aventure... Une phrase, page 94, semble dire que lui-même n'a pas la réponse (parlant de ce qu'il attendait de sa rencontre avec Manciet, le poète landais décédé avant qu'il puisse lui rendre visite : "C'était une quête voisine de celle de la Médoquine, dont j'attendais, à son insu, qu'elle me désoriente, avant de me montrer le nord, le sud, son ciel, ses étoiles, ses repères.") et une autre, page 154, qu'il sait très bien ce qu'il veut (il se fait draguer par une jeunette : "Et vous? Votre genre, c'est quoi? Je compris que c'était la Médoquine, une chimère, une proie inaccessible, une construction mentale, une créature rêvée impossible à attraper"). Pour éclaircir ce mystère du rapport aux femmes de cet auteur, je pense continuer la découverte de son œuvre avec le recueil de nouvelles En compagnie des femmes.

Pour finir, je vous invite à visionner cette interview d'Éric Holder sur le site du Dilettante au sujet de ce roman. Il aborde dans la vidéo beaucoup des points qu'il mentionne dans le livre, et vous pourrez également vous rendre compte, si vous ne l'avez jamais rencontré, de la délicatesse de l'homme dans sa façon de s'exprimer si particulière.

Une très chouette lecture, vous l'aurez compris, que je vous conseille pour le bel hommage de l'auteur à sa région d'adoption et ses nouveaux commensaux.

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