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mercredi 2 décembre 2009

L'homme qui se prenait pour lui-même


C'est encore à Laëtitia que je dois de m'être lancée dans la lecture d'un auteur inconnu. Ou plutôt, indirectement, c'est au dernier auteur que m'a fait découvrir Laëtitia que je dois d'avoir découvert celle dont je vais vous parler aujourd'hui : eh oui, car c'est Chloé Delaume herself qui a parlé de ses auteurs favoris à Laëtitia, qui m'en a parlé à son tour, et le hasard a fait que je tombe sur un des romans de Maryline Desbiolles (un des auteurs de la liste, vous l'aurez compris) à la modeste (mais pas tant que ça, finalement) bibliothèque de mon village. Aussitôt vu, aussitôt emprunté!

Difficile de dire ce que ce roman raconte. Disons qu'il y est beaucoup question d'un peintre, dont on ne connaîtra jamais le nom, qui semble provoquer une véritable fascination sur la narratrice (dont on ne connaîtra jamais le nom non plus). Cette dernière évoque ce qu'elle sait de l'homme, de sa manière de penser et de vivre, en prenant des gants avec elle-même parce qu'il lui est très douloureux de revenir sur cela (elle a déjà attendu deux ans après la mort du peintre pour se lancer dans ce roman, juste pour mettre de la distance entre elle et lui, pour pouvoir le considérer comme un inconnu). Et voilà, c'est à peu près tout : pendant 152 pages, elle tournera autour de cet homme, le décrivant par petites touches, mais rien ne permet d'affirmer que le "tableau" est terminé lorsque le livre prend fin... Bizarre!

Au départ, j'ai été assez intriguée et plutôt séduite par l'impression de tourner en rond de façon délibérée et réfléchie, de partir d'un point pour y revenir, mais chaque fois par un chemin légèrement différent, une variante... Cela m'a par moments fait penser à un napperon en crochet qui prendrait forme peu à peu : c'est toujours la même chose mais à chaque fois plus dentelé, plus travaillé... Voici un passage qui me semble bien illustrer cela :

"Je me tiens dans le carré. J'ai beau m'impatienter, m'enrager sourdement au point que mes nuits ne sont plus des nuits, d'un côté, de l'autre, et la peur au ventre, je suis si chavirée, au matin, dans la très petite aube, que je n'arrive à aborder nulle part, je tangue, la nuit qui n'est pas la nuit ne passe pas, coincée en travers de la gorge. Je me tiens dans le carré, je n'en sors pas. Impossible de mener une phrase ample, de la dérouler, impossible d'avoir une phrase allante, un début et une fin, un dénouement. Je me tiens dans le carré, je me cogne au même, je reprends, je répète, c'est le seul moyen. J'agite mille choses dans ce réduit, je sors car c'est irrespirable, je bois un verre d'eau, je froisse des papiers, je reviens. C'est le seul moyen, les mille choses circonscrites au carré, confinées, serrées comme les petits moutons qui attirent le loup, sa goinfrerie magnifique, les yeux beaucoup plus gros que le ventre, les yeux dévorant, les mille choses ne seraient sinon que mille choses éparses, allant tranquillement à vau-l'eau. Dans le carré, elles se contiennent, nous ne perdons rien pour attendre." p. 27/28


Pour autant j'ai eu du mal à comprendre ce que voulait nous dire l'auteur. Au départ, j'ai misé sur un suspense : pour que cela soit tellement difficile à la narratrice d'évoquer le peintre, il devait bien y avoir quelque chose, un rapport passé, amoureux ou familial, quelque chose auquel on arriverait quand elle aurait fini son napperon, la pièce maîtresse que l'on poserait au centre... Que nenni! A la fin, mon napperon, je ne sais même pas quoi en faire...

Cela dit, j'ai trouvé dans ce roman des réflexions intéressantes sur la peinture, la représentation, la question du rapport entre l'artiste et son public via la signature, ce sésame idiot. Voici un de ces passages qui m'a bien plu, et dont le titre de ce billet est inspiré :

"Il y avait aussi l'utopie d'une œuvre qui puisse, sans dommage, être exécutée par d'autres, l'idée d'un partage qui allègerait du poids si gros de son histoire intime, là je touche quelque chose du doigt, l'utopie, car nous sommes au temps de l'utopie, l'utopie d'une pensée collective, d'une geste commune que seules les signatures diviseraient en autant d'œuvres. [...] Parfois aussi je le soupçonne du pire. Il va lui arriver dans sa vie de s'imiter lui-même, de refaire des œuvres à lui, des œuvres anciennes, ça l'amusait beaucoup de berner les collectionneurs et plus encore les conservateurs. [...] Il a fini par se prendre pour lui-même, pour sa signature. Propos délirants, mégalomaniaques, il parle de lui à la troisième personne, trahissant radicalement l'utopie du début, le projet merveilleux de n'être personne, de peindre comme personne." p. 18

L'identité construite et fluctuante de cet artiste présente une forme de poésie à laquelle j'ai été assez sensible : le peintre se pensait en effet être le double de toute une galerie de personnages, hommes ou femmes de tous les temps (Billie Holiday, notamment). Et si au départ la narratrice le considère avec la distance condescendante d'une personne saine d'esprit envers un doux-dingue ("ahlala, ces artistes!"), au fur et à mesure du roman, elle soulève elle-même et toujours "involontairement" (sur le mode "tiens c'est drôle, je n'avais jamais remarqué que...") les divers points de ressemblance entre le peintre et tous ceux de qui il s'était déclaré être l'incarnation.

Pour finir, j'ai mené ma petite enquête : le mystérieux peintre dont il est question dans ce roman présente de sacrées ressemblances avec Jean-Pierre Pincemin (merci l'illustration de couverture qui m'a aidée à chercher, car sinon j'aurais été bien en peine de retrouver une personne que je ne connaissais pas...), comme le fait d'avoir commencé par travailler en usine avant de se consacrer à l'art, ou d'être mort en 2005, ou d'avoir réalisé des œuvres qui portent le même nom. Toutefois, il ne fait guère de doute non plus que l'auteur a mis une distance entre les deux personnages : par exemple, le peintre dont il est question dans ce roman est né à Briis-sous-Forges (en Essonne) - et on insiste lourdement sur ce point tout au long du livre -, tandis qu'au contraire Pincemin est né à Paris. Dans le genre "qui est qui?", on peut aussi se poser la question sur la narratrice, qui présente elle aussi des similitudes avec l'auteur, notamment qu'elles habitent toutes deux dans le Midi et sont des artistes. De là à se dire que ce roman est un travail assez personnel de l'auteur sur son rapport au peintre, il y a peu. La difficulté d'appréhension et l'intérêt limité pour le lecteur lambda deviendraient alors plus compréhensibles...

En conclusion, une lecture "Et alors?" (selon ma définition : qui contient des choses intéressantes mais dont j'ai eu du mal à saisir l'intérêt).

P.S. : "Et pourquoi ce titre?", vous demandez-vous... Eh bien, pour faire référence aux toutes premières œuvres du peintre, dans le grenier de l'infirmerie de l'armée, où il badigeonnait de vieux draps de mercurochrome, de bleu de méthylène et de teinture d'iode sous le regard bienveillant du médecin capitaine. Vous n'espériez pas une histoire de coucherie, quand même? ;-)

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