Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
N’HÉSITEZ PAS A LAISSER VOS COMMENTAIRES SUR NOS LECTURES COMMUNES!

mardi 8 décembre 2009

Rendre le vide spectaculaire


Je vous ai parlé récemment de Serge Joncour : je l'avais rencontré au salon du livre de poche à Gradignan début octobre et nous avions eu à cette occasion un échange vraiment sympathique. Je lui avais pris Combien de fois je t'aime, un recueil de nouvelles dont je vous parlais , et L'idole un roman publié en 2004 et tout récemment sorti en poche. C'est de ce dernier que je vais vous parler aujourd'hui : je savais en effet que j'allais recroiser Serge Joncour à la 62ème Journée Dédicaces de Sciences-Po (à laquelle je me suis rendue avec Caro[line], sacopinediane, sacopinepauline et Laëtitia).

Avant de passer à mon billet sur le roman, quelques mots sur cette deuxième rencontre avec Serge Joncour (passez directement au paragraphe suivant si vous êtes principalement intéressés par le roman!). J'ai été une nouvelle fois ravie de cet échange, qui a beaucoup tourné autour des Papous dans la tête (une émission de jeux littéraires à laquelle il participe régulièrement ; c'est diffusé tous les dimanches sur France Culture) après avoir évoqué avec Laëtitia la piscine du Havre par temps apocalyptique (!). Ici, je précise que ce sujet de la piscine du Havre est hautement passionnant puisque Eva Almassy, une autre joueuse de la bande des Papous (qui possède une voix génialement douce à l'accent... indéfinissable et un regard tout pétillant), a elle aussi été subjuguée par la question un peu plus tard dans l'après-midi... Bref, Serge Joncour a été encore une fois vraiment gentil et disponible pour discuter avec nous. Ce coup-ci je lui ai pris son dernier roman, L'homme qui ne savait pas dire non.

Mais revenons à L'idole. La situation est simple : Georges Frangin, anonyme parmi les anonymes, devient célèbre du jour au lendemain sans même savoir pour quelle raison. Dès lors il n'aura de cesse que d'essayer de comprendre ce qui lui arrive, et de gérer cette célébrité au mieux.

J'ai retrouvé ici ce que j'ai envie de nommer le style Joncour (même si ce n'est que le second livre que je lis de lui, donc en réalité, je n'en sais rien) : des chapitres courts comme l'étaient ses nouvelles, un narrateur un peu loser sur les bords, pas forcément sympathique... Et si la forme était ce qui m'avait un peu tenue à l'écart de son recueil de nouvelles, ici j'ai trouvé qu'elle servait beaucoup mieux le récit.
Déjà parce que, comme je l'ai dit, le discours très passif et résigné correspond à un seul et unique personnage et contribue à nous faire mieux appréhender sa psychologie et sa façon de penser, voire à nous faire ressentir de la compassion pour lui. Ce monsieur tout-le-monde plutôt quelconque (au sens péjoratif du terme) - il le reconnaît lui-même (voir le passage cité ci-dessous) - devient attachant dans ses questionnements, dans sa foi nouvellement acquise qu'il est effectivement exceptionnel, dans ses principes de "parvenu de la célébrité" et, a priori, dans ce qu'on devine qu'il ressentira après la dernière page du livre.
"La porte c'est depuis toujours l'unique alliée de mon parcours, le grand vecteur de ma singularité, un cap chaque fois franchi comme une mise en lumière, une audace au-delà de laquelle je n'envisageais rien. Déjà on m'estimait pour ça, on me reconnaissait ce don, cette aptitude à m'illustrer en ne faisant rien, à rendre le vide spectaculaire. Je ne faisais rien et on me reconnaissait à ça." p. 49
Ensuite, j'ai mieux accroché sur L'idole parce que j'ai adoré l'humour, qui surgit sans crier gare, au détour d'une situation cocasse ou cyniquement, au milieu d'une considération plutôt triste... Quelques petits passages de cette veine :
"Les plus âpres vicissitudes métaphysiques, toutes ces foudroyantes questions sur le devenir de l'humain, les pires périls égocentriques et les angoisses de l'en-soi, tout cela n'est rien au regard de l'affront que vous fait un distributeur de billets dès lors qu'il vous avale la carte en vous déniant le billet." p. 105

"Tout de même, un jour, le maître [de judo] avait eu pour moi ce compliment, une phrase anecdotique qu'il m'avait glissée au seuil d'une explication, et qui disait en substance, à propos de moi, non pas que je tombais bien, mais que je savais tomber. C'est la raison pour laquelle il m'avait pris en support à ses démonstrations, non pas parce que je tombais bien, mais parce que je savais tomber.
Cette sentence venue du judo m'aura longtemps poursuivi comme un axiome, elle devait sans doute souligner une aptitude déterminante, une sorte de facilité, voire un talent que j'avais. J'aurais sûrement pu poursuivre les entraînements, voire faire des compétitions, j'y ai pensé quelquefois, mais le nouvel horaire de Zorro à la télé aura tout gâché. J'ai abandonné le judo pour pouvoir regarder le feuilleton. C'est d'autant plus dommage que si quelqu'un devait m'attaquer dans la rue, mon premier réflexe ne serait sans doute pas le balayage de jambres ou le
tomoénagé, mais plus sûrement de bien tomber devant lui ou de lui mimer l'épée." p. 161-162

Quant aux thématiques, eh bien ce postulat de base plutôt simple d'une célébrité soudaine et inexpliquée (comme l'était celui d'une cécité brutale et généralisée dans L'aveuglement de Saramago), permet de sonder bien des questions. Evidemment, la société de consommation (et notamment de consommation d'images) en prend pour son grade : le roman n'est finalement rien d'autre qu'un portrait au vitriol d'un star system aussi absurde que cruel. Le sujet de l'image que l'on a de soi en fonction du regard des autres et de la façon dont elle évolue est également traité : j'ai trouvé que ces errements égocentrés étaient rendus avec beaucoup de vérité mais surtout d'humour par Serge Joncour, depuis la modestie du départ ("oh non, vraiment je ne mérite pas tant d'attention") jusqu'aux délires mégalomaniaques les plus fous, comme dans l'extrait suivant :
"Bon Dieu c'est pas possible, et si par hasard, oui, si par hasard c'était moi... Quelle tuile ce serait d'en venir à réaliser ça, de me découvrir comme étant celui que le monde attend. Comment conviendrait-il d'agir pour qu'à coup sûr on me reconnaisse? Après tout, par quelle procédure se réalise-t-on fils de Dieu, est-ce qu'il y a quelqu'un pour vous le dire, est-ce à soi-même de s'en convaincre, de se souffler la conviction? Si ça se trouve, depuis le début tout concourt à me faire comprendre ça, y compris cette vie médiocre que j'aurai vécue jusque-là, ce manque d'ardeur à refaire le monde, et pas encore d'enfant, cette conscience obnubilée par mon cas, depuis le début tous ces attributs sont peut-être l'indice de mon élection, et moi par scepticisme je ne le réalisais même pas..." p. 126
Enfin, pour que la mise en abîme soit complète, cette histoire nous interroge aussi sur notre perception du narrateur, elle aussi changeante (pour ma part, d'une sympathie relative au début du roman, je suis rapidement passée à une aversion pour le personnage principal plus ou moins marquée au fil du récit, qui s'est radicalement muée en franche compassion à la toute fin de l'histoire). Même si on le savait (j'ai ici évoqué plusieurs romans qui s'interrogeaient sur l'image de soi, comme Les autres, d'Alice Ferney, ou encore Métropolitain et Les Prothétiques, de Yan Marchand), cette lecture nous rappelle à quel point il est difficile de se définir de façon durable, soi-même ou n'importe qui d'autre, d'ailleurs!

Un roman que je vous conseille donc, et qui m'incite à poursuivre ma lecture des romans de Serge Joncour. L'homme qui ne savait pas dire non a, m'a dit l'auteur, des points communs avec L'idole... Ca promet! :)

6 commentaires:

Praline a dit…

Moi je viens de lire UV et je suis assez séduite par le 'style Joncour'.

Lucile a dit…

@ Praline : ah, c'est celui que j'aurais voulu prendre pour continuer, mais il ne l'avait pas au salon... Ce sera pour plus tard! :)

Laëtitia a dit…

Je n'en reviens toujours pas... Une conversation surréaliste avec deux papous ! La piscine du Havre : un sujet inépuisable, quelle surprise !!! Avec le recul, je me demande tout de même si je les ai vraiment passionnés ou s'ils ont fait preuve de la plus touchante des bienveillance à mon égard :-) "L'homme qui ne savait pas dire non" me tente bien, tu me diras...

Lucile a dit…

@ Laëtitia : je pense que la piscine du Havre en tant que telle a un fort potentiel de fascination intrinsèque... ^_^ Je te dirai pour "L'homme qui ne savait pas dire non". Et même, je pourrai te le prêter! ;-)

Daniel Fattore a dit…

Question Joncour, j'ai un peu d'avance... il faudra que je lise les TROIS titres qui se baladent dans ma PAL!

Lucile a dit…

@ Daniel Fattore : héhé, un peu de marge, ça peut pas faire de mal! ;-) (et désolée pour le temps de réponse... :/ Peut-être même qu'un jour je vais trouver le temps de réécrire un billet! ^_^ )