Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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jeudi 25 février 2010

"Auteur, lecteur : deux voyageurs sans bagages"

Aujourd'hui encore, je vais vous parler d'un des livres que j'avais achetés au salon du livre de poche de Gradignan, début octobre 2009 (oui, je n'avais pas du tout été raisonnable, ce jour-là! ^_^  Mais vous voyez que je m'évertue à ne pas les laisser traîner!). C'était donc toujours dans l'optique de ma tournée des éditeurs locaux, et après être passée aux éditions Monsieur Toussaint Louverture (où j'avais fait l'acquisition du décevant, mais très bel objet-livre, Temps gelé), je me suis aventurée sur le stand des éditions Finitude. Cette maison d'édition bordelaise a été fondée en 2002 par d'anciens libraires spécialisés dans l'ancien, désireux de faire connaître ou redécouvrir des auteurs, anciens ou contemporains, qui, selon eux, mériteraient une plus large diffusion. Autant vous dire que, dans leur catalogue, hormis les noms de Pierre Louÿs, Herman Melville et Paul-Émile Thoreau, je ne connaissais personne, et en tout cas aucun des titres. Et j'aime assez l'idée de partir à l'aveugle sur des livres, de découvrir... J'ai donc sélectionné deux ouvrages (d'un format proche des livres de poche, aux couvertures cartonnées malheureusement assez salissantes) : celui dont je vais vous parler aujourd'hui, pour son titre évidemment (en clin d'œil à macopinecaro[line], sacopinepauline et sacopinediane, voir l'épisode incriminé ici), et Voyager vers des noms magnifiques de Béatrice Commengé, en partie pour ce titre évocateur aussi (qui faisait un joli parallèle avec ma propre façon de choisir ce livre).

Je m'attendais à lire un essai ; en réalité, nous avons là un recueil d'articles sur la littérature en général et le roman en particulier, rédigés dans les années quatre-vingts par Jean-Pierre Enard, romancier et journaliste littéraire décédé en 1987 à l'âge de 44 ans. Cependant, cet écart par rapport à ce que je m'attendais à lire ne m'a pas gênée. Au contraire, cela a permis de diversifier ce que j'ai pu découvrir de l'auteur, à savoir un homme de fort caractère, avec des idées bien arrêtées sur la littérature, les auteurs, ce qui fonde la qualité de l'écriture... Bien sûr, je n'étais pas d'accord avec lui sur tout, je l'ai trouvé parfois bien catégorique, trop sévère, mais j'ai trouvé vivifiant de lire ces piques pleines d'ironie envers tel ou tel auteur, ces propos qui, même avec une certaine mauvaise foi parfois, étaient au moins argumentés un minimum.

Dans ce recueil d'articles, j'ai relevé beaucoup de passages (à ce propos, voir le "ras-le-bol" de Phiphine, mon marque-page, à la fin de ce billet) que je vous livre ici, dans une tentative de classement... On peut donc lire, notamment dans l'article "Un bon écrivain est un écrivain mort", mais également plus loin, des propos chargeant les tabous français en matière d'écriture et notre perception du fait d'écrire comme une souffrance nécessaire et un don du ciel, forcément (en quoi on est ici assez proches du propos de Bernard Lecherbonnier dans Porte-Plume) :
"Alors qu'est-ce qui nous empêche de puiser à pleine brassée dans cette matière féconde qui est, à proprement parler, l'imaginaire de l'Occident? La honte, justement. Cette impossibilité où nous nous trouvons après des années de sciences humaines, de théories et de bavardages pseudo-philosophiques, de conter sans discourir.
C'est toujours la vieille manie : il faut montrer patte blanche avant d'écrire. Prouver qu'on est du bon côté et qu'on a les idées propres. Or, le roman, c'est justement le contraire : les mains dans la boue et les idées sales. Plus on patauge, plus on s'enfonce, meilleur est le résultat. C'est comme la cuisine : si on n'utilise que des produits aseptisés, les plats n'ont pas de goût." p. 36-37

"Chassez la littérature, elle revient au galop. L'éditeur a fait son travail, qui est de décourager le mieux possible. Ceux qui résistent seront, sinon les bons, du moins les authentiques. Des écrivains qui n'ont pas le choix de faire autre chose.
Il n'empêche que les directeurs littéraires auront propagé, avec l'autorité du professionnel, une idée tout à fait fausse : on n'apprend pas à écrire. Or, justement, c'est le contraire. Le roman, comme le cinéma, le théâtre, la peinture ou n'importe quel mode d'expression s'apprend. Ce qui ne signifie pas qu'il s'enseigne.
(...)
Dans cette image pieuse, il vaut mieux que l'écrivain souffre, évidemment. (...)
Sacrée, l'écriture ne peut venir que par illuminations successives. Voyez comme c'est commode quand on écrit Guerre et Paix ou Panique." p. 42-43

On lira également les convictions littéraires de Jean-Pierre Enard, parfois un peu extrêmes à mon sens :
"Au début, nous disions : "Les temps ont changé, les écrivains ont raison de se montrer et de bons livres peuvent faire de bonnes ventes."
C'était naïf. Face aux bateleurs, les écrivains n'ont aucune chance. Trop modestes, trop complexes, trop singuliers. Leur présence ajoute seulement à la confusion générale qui prendre le commerce du livre pour de la littérature.

La littérature condamnée à la clandestinité? Ce serait plutôt rassurant. On écrit mieux dans l'ombre. On lit avec plus de ferveur." p. 68

"L'éthique d'un écrivain, c'est son style. La structure du récit, la syntaxe, le vocabulaire, la ponctuation.
Ne pas céder au tape-à-l'œil, à la mode, à la facilité, à la convention. Ne pas écrire dans le moule. Renoncer au brillant toc. Être, quel qu'en soit le prix à payer, rester fidèle à l'idée qu'on se fait de la littérature et de soi-même.
Tout le reste en découle : imagine-t-on Beckett un dimanche après-midi à la télévision?

Éviter les compromissions : c'est l'œuvre même qui doit être irréductible. Le reste n'a aucune importance." p.70
Ou encore des critiques acerbes de certains auteurs, contemporains ou non, au nombre desquels Marguerite Duras (la pauvre aura son compte à deux ou trois endroits du livre! Voilà qui ne va pas faire plaisir à Laëtitia! ;-) ). Ironie du sort : dans ma bibliothèque, Duras et Enard se côtoient au rayon poche! ^_^
"Il y a quelqu'un qui me fait beaucoup rire dans la littérature contemporaine et qui est un peu l'équivalent de Mac-Mahon dans l'Histoire : c'est Marguerite Duras. Chaque fois qu'elle ouvre la bouche, elle sort une énormité. J'en ai trouvé une, il n'y a pas longtemps. Un écrivain, une femme, rapportait qu'elle était venue voir Simone de Beauvoir et qu'elle lui avait dit : "Je veux écrire." Simone de Beauvoir lui avait répondu : "Très bien, mais est-ce que vous avez quelque chose à dire?" Je ne sais pas ce que le futur auteur avait répliqué, mais elle était allée trouver Marguerite Duras qui avait été pliée en deux à l'idée qu'on puisse avoir quelque chose à dire et vouloir être écrivain. Parce qu'il est bien évident que, pour être écrivain, il faut surtout ne rien avoir à dire. Être un immense vide. Le problème, c'est que cette thèse est devenue une idée dominante. Un lieu commun. (...) D'où cette littérature, qui constitue l'essentiel du roman français contemporain, et qui ballotte on ne sait pas bien où, qui n'exprime rien, qui ne sort pas des frontières d'un milieu ou d'un quartier et qui, il faut le reconnaître, n'intéresse personne hormis ceux qui la font, leurs familles, leurs collègues. C'est le triomphe du rien." p. 72-73
Enfin, une image pleine de poésie qui témoigne, s'il en est encore besoin au terme de cette lecture, des profonds amour et respect de l'auteur envers le roman :
"Ils [les universitaires] oubliaient que le roman, c'est d'abord la liberté. Auteur, lecteur : deux voyageurs sans bagages. Pour aller le plus loin possible, les mains libres, afin de cueillir tout ce qui se présente." p. 141.
Pour conclure, une vision enrichissante de la littérature, toujours d'actualité malgré les deux à trois décennies écoulées, comme le souligne Paul Fournel en préface à l'ouvrage.

La parole est à Phiphine, marque-page officiel :

"Bonjour à tous et toutes,

Je me présente : Phiphine, marque-page exclusif de Lucile depuis plus de trois ans, tricéphale, format poche, plastifiée, légèrement usée dans les coins.

Je profite de ce que Lucile me laisse cette tribune libre sur La Mer à Lire pour m'insurger contre les auteurs qui écrivent autant de choses dont on souhaite se rappeler. Enfin, je veux dire : c'est parfait, ça fait travailler mes collègues qui, sinon, sont entassés sur un coin d'étagère et ne voient jamais l'intérieur d'un livre, mais veuillez bien vous rendre compte que la promiscuité entre marque-pages générée par de tels ouvrages est complètement invivable! Surtout quand les livres en question ne sont pas très épais! Sans parler de la déprime et la dévalorisation de soi qui vont avec : "Je ne suis même pas capable d'assurer mon boulot!", "J'ai besoin du soutien d'une cohorte de misérables marque-pages à peine cartonnés, moi, un MPSup'!", et tutti quanti!

Je remercie donc par avance les auteurs géniaux de l'attention qu'ils auront bien voulu m'accorder et de tirer les conclusions de ce message dans les écrits futurs.
Bien cordialement,
Phiphine."

11 commentaires:

La plume et la page a dit…

Elle a du caractère, Philippine!
Je n'ai pas pour habitude de glisser plusieurs marque-pages dans un même livre. J'utilise plutôt des post-it translucides prévus à cet effet, vendus par paquets de 20...

Caro[line] a dit…

Alors autant te dire que le titre de ce livre m'éclate et l'extrait sur la couverture me fait mourir de rire ! Vive les auteurs morts ! ;-)
Et oui, cet auteur a l'air d'être extrême dans ses propos mais ça a l'air drôle. :-)))
Quant à Phiphine, je comprends ses problèmes et j'ai une solution !!! Je l'utilise moi-même quand je ne veux pas écrire dans un bouquin. Et justement, te connaissant, je ne te propose pas de prendre un crayon à papier et de corner les pages, mais d'utiliser des tout petits Post-It (de la marque sus-citée), qui ont une partie transparente et une partie colorée. Ils sont plutôt rigide. Tu vois ce dont je parle ou pas ? Ce serait une super solution en tout cas !!! (Et jamais il ne me viendrait de mettre un marque-page pour chaque passage à noter !!!! ;-))

Lucile a dit…

@ La plume et la page : Je ne te le fais pas dire! En fait, Phiphine est un dictateur, c'est pas pour rien que je n'ai utilisé aucun autre marque-page depuis 3 ans! ;-) Quand aux nombreux marque-pages dans un même livre, ils n'y sont que le temps que je note le passage en question quelque part. J'aime assez "rendre mes livres à leur état de nature" après ma lecture... Mais bon, je ne suis pas à l'abri de changer mes habitudes. La preuve : avant j'achetais systématiquement tous mes livres. Heureusement que j'ai accepté d'en emprunté! ^_^

@ Caro[line] : oui, je me doutais que ça te plairait! ^_^ Le quatrième de couv' est pas mal, non plus. C'est quelque chose comme "Jean-Pierre Enard est un bon écrivain. D'ailleurs, il est mort." Tu veux que je te le prête?
Oui je crois que je vois à quoi ressemblent lesdits Post-it (je pense que c'est aussi de ceux-là que parlait La plume et la page juste avant toi). Je vais finir par m'y mettre si tout le monde m'en parle! ^_^ (Vu le nombre de pages que tu as récemment cornées dans un Zweig, je veux bien croire que tu ne mettes pas de marque-pages! D'ailleurs, je pense que tu n'en aurais pas assez! ;-) )

Caro[line] a dit…

A l'occasion, je veux bien te l'emprunteur ! Merci :-)

Et oui, je n'ai pas assez de marque-page pour faire comme toi. Surtout quand je lis sur Zweig !! Vive les Post-It transparents !!

Lucile a dit…

@ Caro[line] : ok. Je te le ramène le prochain coup que je monte sur Paris (je compte toujours venir pour le salon du livre).

Caro[line] a dit…

Ah oui ? Tu viendrais ? Chouette !!

Lucile a dit…

@ Caro[line] : oui, il faut juste que je prenne le temps d'organiser ce voyage... ^_^

Laëtitia a dit…

Effectivement, entre Jean-Pierre et moi... je crois que ça va pas être possible !

Lucile a dit…

@ Laëtitia : oui, je m'en doutais! ^_^

CopinePauline a dit…

j'adore le titre!!!!

Lucile a dit…

@ lacopinepaulinedecaro : oui, ça m'a fait pareil! Et j'ai immédiatement pensé à vous! ^_^ Bien des bises, m'dame! A la prochaine! :)