Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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mercredi 18 août 2010

"Je connais tout, mais ne sais rien."


Aujourd'hui je vais vous parler du second roman de la rentrée littéraire qui m'a été envoyé par l'équipe de Libfly et avec lequel j'ai un peu plus accroché qu'avec le précédent.

Pourtant, ce n'était pas gagné! Le bandeau montrant un jeune homme noir armé d'un fusil-mitrailleur dans une rue sale ne me disait rien qui vaille, et la quatrième de couverture m'avait confirmé qu'il allait être question d'un criminel de guerre congolais... Le sujet ne m'attirait résolument pas. Mais enfin, j'ai commencé ma lecture en me disant "On verra bien", et j'ai finalement lu ce roman très rapidement.

C'est le style qui m'a plu, d'abord. Je ne sais pas spécialement comment le qualifier ; je ne crois pas qu'il ait quelque chose de particulièrement remarquable, mais enfin les phrases sont courtes et "porteuses de sens". Vous me direz : "c'est la moindre des choses, pour des mots assemblés en phrases, de véhiculer un sens", et vous aurez raison. Ce que je veux dire, c'est qu'on n'est pas dans du basique sujet-verbe-complément, avec ces phrases courtes, que la plupart des phrases semblent condensées sans être indigestes. Je suppose que cela a demandé un certain travail sur le choix des mots pour donner au lecteur, à moi du moins, l'impression d'avoir lu dix lignes en une. Bon, ne généralisons pas  non plus : je ne pense pas que ce soit le cas de l'ensemble du roman, et je ne me suis pas fait la réflexion au moment même où je lisais, mais quand j'y repense, c'est l'impression qui me reste. L'écriture de Gil Courtemanche : j'adhère.

Car, comme je l'ai dit, ce n'est pas vraiment le récit qui m'aurait captivée : il se passe peu de choses. Au départ, on découvre le narrateur, Claude, un québécois trentenaire, juriste pour la Cour pénale internationale obnubilé par la justice qui travaille comme un mulet à La Haye (une ville qu'il n'aime pas, dans un pays qu'il aime encore moins au milieu de Hollandais qu'il évite le plus possible) dans une sorte de transe perpétuelle à la seule idée qu'il œuvre pour les opprimés dans le monde. Patiemment, méthodiquement, il travaille depuis trois ans sur le cas Kabanga, un criminel de guerre congolais sur le point d'être jugé ; Claude s'est particulièrement intéressé au sort des enfants soldats. Il sait tout sur chacun de ceux qui ont témoigné, il connaît toute leur vie, leur environnement familial ; il a des photos prouvant les sévices qu'ils ont subi et ceux qu'ils ont infligé sous les ordres de Kabanga et ses sbires, qu'il regarde froidement de l'œil du professionnel qu'il est. Plus tard, Claude amorcera une liaison avec Myriam, une collègue, qui nous le rendra un peu plus humain, tout perdu qu'il est dans le domaine du spontané et hors cadre juridique. Et plus tard encore, ils iront ensemble à Bunia, la ville d'où est originaire Kabanga... Du point de vue de l'action, c'est tout.
"Cette rencontre m'angoisse. Josué n'est plus un enfant, il a dix-neuf ans. Mais je sais qu'il n'a pas eu d'enfance. J'ai eu une enfance d'enfant, il a eu une enfance d'adulte. A treize ans, il a tué. A cet âge, pantois, je découvrais la mort à la télévision, puis l'ai étudiée dans des dictionnaires et des livres. Il en sait l'odeur de pourriture, le sang coagulé de la victime sur son short de basket (car ça pisse le sang quand on plante une machette dans la gorge), le râle, le regard perdu de celui qui sent la mort l'envahir. Je ne sais rien de tout cela. De la mort je ne connais que les images et les représentations. C'est un peu comme pour Bunia, je connais tout, mais ne sais rien."
p. 125

Mais le roman nous parle finalement beaucoup plus, à travers ce qui nous est dit de Kabanga et des pièces à charge dans son procès (dont certaines font état d'horreurs difficilement soutenables, bien que décrites avec distance et en peu de termes), de Claude et de sa psychologie complexe, sa boulimie de travail qui lui évite, pendant un temps, de trop se questionner. On voit apparaître les fissures dans ce monolithe tout de justice et d'intégrité ; on sent poindre les questions fondamentales qui, semble-t-il, ne s'étaient jamais frayé un chemin jusqu'à son esprit avant, comme si, pendant tout ce temps, il était resté en apnée... On se réjouit de son idylle avec Myriam, de ses coups de sang (ah, enfin, une réaction!), mais on ne sait jamais comment cela va tourner... Déjà au départ, on sent que le pauvre Claude n'est pas foncièrement assuré, mais plus ça va, plus la sensation d'un équilibre très précaire s'amplifie. Tombera? Tombera pas? Ça tangue : un coup on est plein d'optimisme, un coup on se dit qu'en fait non on s'est trompé... En réalité, ce Lézard au Congo, ce serait comme de regarder un funambule débutant progresser sans filet... Cet aspect-là m'a beaucoup plu.
"Il se demandera pourquoi toutes ces palabres et ces politesses et pourquoi des messieurs blancs l'interrogent comme si c'était lui le criminel. Pauvres enfants que nous allons soumettre à la torture du droit et non pas à la libération de la justice.
Je m'égare, je le sens. Je m'éloigne de mon approche méthodique et rationnelle. Comment concilier la recherche de la vérité et la légalité? C'est la première fois que je me pose cette question, la première fois que je pense que les statuts et les procédures, les balises légales, ne garantissent pas l'administration de la justice. Et si le droit n'était qu'un exercice intellectuel sans rapport avec ce qui est juste, décent et évident? Kabanga est coupable. Des centaines de milliers de personnes ont vécu dans leur chair cette culpabilité. Pourquoi faudrait-il la prouver hors de tout doute raisonnable comme dans le procès d'un meurtrier ordinaire? Le doute raisonnable de qui, des milliers de victimes ou de trois juges distants et froids qui n'ont jamais mis le pied en Ituri?"
p. 70

Certes, il est évident que Un lézard au Congo parle de la tragédie des enfants soldats, des vies deux fois brisées de ces jeunes : la première fois quand ils sont enrôlés de force et maltraités dans les milices ; la seconde fois quand ils rejoignent leurs familles et qu'on les rejette en tant que criminels. Même si cela ne constitue "que" la toile de fond de tout ce qui se joue pour Claude, les témoignages qu'on lit sont sidérants : tant de cruauté, tant de terreur... Cette ambiance de guerre sauvage, loin de l'image, presque proprette en comparaison, de soldats en uniforme qui se tirent dessus au fusil, les civils pas seulement tués, mais torturés (enfin, je ne vais pas vous en remettre une couche, vous avez tous à l'esprit les horreurs du génocide du Rwanda ou autres, ça ne manque malheureusement pas...), la corruption qui se rajoute à tout ça, ce charmant mélange fait froid dans le dos et laisse un drôle de goût dans la bouche. Mieux vaut ne pas lire ce roman si vous êtes un peu déprimé, quoi : sentiment d'injustice et d'impuissance garanti ! C'est la partie du roman qui correspond à ce que je m'attendais à y trouver et qui, selon un point de vue tout à fait égoïste visant à préserver mon petit confort psychologique personnel, ne me faisait pas du tout envie...

"Je comprends leurs mots, mais ils ne résonnent pas dans mon cœur. Je ne sais rien de la véritable douleur, de l'humiliation, de la résignation. Je ne sais rien dans mon corps de la tragédie du monde. Je demeure un analyste, un témoin, une sorte d'interface. Comment vivre?"
p. 66
Pour finir, je dois dire que je n'ai pas bien compris la fin du roman. J'ai été un peu larguée et déçue de ce que j'ai compris. Je n'en dis pas plus pour ne pas trop en révéler (à ce propos, ne lisez pas la quatrième de couverture si vous comptez lire le livre ; je trouve qu'elle révèle des éléments que l'on n'a pas besoin de connaître. Bon, ça ne gâche pas complètement la lecture, mais tant qu'à faire... ^_^), mais sachez simplement qu'on y trouve le pourquoi du titre Un lézard au Congo.

Ce que j'en retiens : une plume qui me parle (d'ailleurs, je vois que Gil Courtemanche a écrit une dizaine d'autres romans ! Je vais peut-être m'y intéresser de plus près, en évitant toutefois celui qui parle du génocide rwandais, et peut-être aussi celui qui évoque l'euthanasie... Bon, en fait, je vais voir s'il y en a un dont le thème ne me déplaît pas! ^_^) et une approche psychologique du narrateur fine et rendant bien la complexité des choses. Ce qui m'a moins plu : la thématique de la toile de fond et la fin de l'histoire. 
Un avis globalement mitigé donc, mais qui vous permettra, j'espère, de vous déclarer tentés ou pas! (Je fais suivre à qui veut)

Merci à Libfly et au Furet du Nord de m'avoir permis de lire ce livre en avant-première! Il paraîtra en librairie demain, le 19 août.

7 commentaires:

Kikine a dit…

Je n'ai encore jamsi lu Gil Courtemanche mais je n'en entends que du bien. L'histoire du Congo est une histoire bouleversante (comme celle de bien des pays) mais ayant des amis originaires de là-bas, on finit un tant soit peu à s'y intéresser plus qu'ailleurs.
J'avais déjà repéré ce livre et je pense que je vais essayer de m'y plonger

Lucile a dit…

@ Kikine : oui, c'est sûr que quand on a un "lien" réel avec un lieu ou un problème, cela incite à s'y pencher de plus près... Au Canada, il est édité aux Éditions du Boréal. Il est connu, chez vous?

Lucile a dit…

D'ailleurs, son titre au Québec est "Le monde, le lézard et moi".

Kikine a dit…

Oui, oui, Courtemanche est "un classique" au Québec

Lucile a dit…

@ Kikine : Ok! C'est ce que je me suis dit en voyant qu'il avait écrit plusieurs bouquins! :)

Karine:) a dit…

J'ai lu deux livre de l'auteur (un dimanche à la piscine de Kigali et Une belle mort) et j'aime la plume. Le sujet de celui-ci ne m'aurait pas attirée tant que ça mais pourquoi pas!

Lucile a dit…

@ Karine : j'ai l'impression que ton avis reflète mon impression après la lecture de celui-ci. L'écriture est très chouette, mais le sujet peut rebuter. Les deux que tu cites ne m'attirent pas à cause de leurs sujets, justement, mais bon, si un jour, tout à fait par hasard, j'avais l'occasion de les lire... ^_^