Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
N’HÉSITEZ PAS A LAISSER VOS COMMENTAIRES SUR NOS LECTURES COMMUNES!

samedi 14 août 2010

L'Europe, de la lumière à la noirceur...

Je ne sais pas pour quelle obscure raison je ne parviens pas à m'éviter la situation présente (assez récurrente ces derniers temps, d'ailleurs), à savoir me retrouver plus d'un mois après avoir lu un ouvrage pour devoir en parler. Pourtant, au fur et à mesure que les jours puis les semaines filent, je me dis bien que ça sera de plus en plus dur de parler de ma lecture, mais non, je n'arrive pas à m'astreindre à me poser un moment pour rédiger un billet... (Il faut dire que mes billets me prennent un certain temps de rédaction, donc passée une certaine heure le soir, je n'ai plus le courage de m'y atteler! ^_^) Enfin, comme vous l'aurez compris, voilà un long moment maintenant que j'ai refermé le livre dont je vais vous parler aujourd'hui : Le Monde d'hier de Stefan Zweig, un essai autobiographique si on peut dire, offert par macopineCaro[line] pour mon anniversaire. Et comme d'habitude quand je commente un bouquin longtemps après l'avoir lu, je démarre toujours avec l'angoisse du billet creux. Vais-je savoir quoi vous dire? J'ai moins d'inquiétude ce coup-ci néanmoins, car Le Monde d'hier m'a laissé une très forte impression ; au pire avec le temps le reste se sera un peu dilué, effacé, mais ce sentiment central, lui, reste.

Pour commencer, partons d'un constat simple : le style d'écriture est ici tout à fait différent de ce que j'avais pu découvrir dans ses nouvelles (Amok ou Le Joueur d'échecs). Si l'écriture est toujours fluide et agréable à lire, je n'ai pas retrouvé l'enchantement dans lequel me plongeait inévitablement la prose de Zweig dans ses nouvelles. En même temps, rien n'est moins normal dans la mesure où l'on n'est plus du tout dans le même registre : Stefan Zweig ne cherche pas ici à produire un texte présentant de profondes qualités littéraires, mais surtout à livrer son témoignage sur ce qu'il a vu au cours de sa vie, sur ce à quoi ressemblait la vie à Vienne et en Europe quand il était jeune puis plus tard, au début du XXe siècle, et ainsi de suite jusqu'à la Seconde Guerre mondiale (le livre s'achève le jour où la guerre est déclarée).

Grâce à cet essai, j'ai appris énormément de choses sur le personnage de Zweig (notez que je n'avais cependant pas l'impression d'en connaître grand-chose, hormis qu'il était Juif autrichien et s'était exilé à la fin de sa vie en Amérique du Sud, où il avait fini par se suicider avec sa femme). Bien que ce ne soit pas l'objet de l'ouvrage (Zweig s'en défend dès les premières pages, disant plutôt vouloir témoigner de son époque, de "ses" époques faudrait-il dire), ce dernier nous livre un portrait très vivant de son auteur : on devine son caractère, sa sensibilité, ce pour quoi il s'enflamme... J'ignorais par exemple que Zweig collectionnait les autographes ou qu'il connaissait si bien les autres intellectuels de son temps. Je n'avais aucune idée de s'il avait connu le succès de son vivant (ce fut le cas), ni des rapports assez étroits qui avaient pu le lier à la scène, qu'elle soit de théâtre ou d'opéra ; je l'imaginais plutôt solitaire et fus donc surprise de découvrir qu'il avait travaillé, dans ce dernier cas, en étroite collaboration avec plusieurs compositeurs (c'est là que le fait d'avoir lu le livre il y a longtemps est un problème : j'ai oublié tous les noms!). Cependant, Stefan Zweig ne s'étale pas du tout sur sa vie privée : bien qu'il ait fait une sorte de portrait des bonnes mœurs à la fin du XIXe siècle, notamment en traitant très sérieusement le problème de la sexualité des jeunes, on n'en saura pas plus sur les circonstances dans lesquelles il rencontre sa femme, ni sur les différends qui l'en sépareront, ni sur la rencontre avec sa deuxième épouse. Simplement, à un moment, l'une et l'autre sont mentionnées, ou on passe du "je" au "nous", mais jamais l'auteur ne s'étend sur le sujet. Cela m'a un peu frustrée, certes, mais je conçois tout à fait l'état d'esprit dans lequel Zweig a rédigé cet essai, donc je ne saurais le blâmer... Si je veux en savoir plus, il me faudra donc lire une biographie! (Je sais à qui m'adresser pour avoir des conseils à ce sujet! ;-) )

Ce qui m'a d'abord beaucoup troublée dans cette lecture, c'est la capacité de l'auteur à nous faire sentir le "pouls" d'époques que l'on juge d'ordinaire lointaines, abstraites : c'est, pour moi du moins, le cas de la fin du XIXe siècle, de la Première Guerre mondiale ou de l'entre-deux-guerres. Elles me paraissent complètement immatérielles, très très loin au point de les considérer comme n'ayant existé que dans les livres. Zweig lui-même et sa vie me paraissaient très irréels, dans un monde qui n'a rien à voir avec le mien. Or au contraire, le fait de le resituer dans la grande Histoire grâce à la description de ses préoccupations quotidiennes me l'a rendu beaucoup plus proche ; pas directement, mais par l'intermédiaire de mon grand-père, en l'occurrence. Ça va vous paraître complètement banal, mais pour moi, ç'a été un réel choc de réaliser qu'ils avaient vécu en même temps. A la fin de la première Guerre mondiale, c'est mon grand-père, alors âgé de 8 ans, qui avait sonné les cloches dans son village pour signaler l'armistice. Il me l'a souvent raconté avec fierté, mais je n'avais jamais mis cela en perspective avec l'Histoire ; le fait que je sache ce que Zweig faisait ou pensait à ce moment-là m'a vraiment donné une sorte de vertige.  Même chose pour toute ma période qui a suivi, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, où mon grand-père a été fait prisonnier. Je sais que c'est l'évidence même, mais j'ai vraiment réalisé que Zweig avait été un homme dans son temps, qui avait sa vie bien réelle et n'avait pas fait qu'écrire des livres pour la postérité.

Dans le même ordre d'idée, cela rapproche aussi de nous toute une sphère de noms illustres : les personnages que Zweig a fréquentés. Parmi ceux que l'on croise dans cet essai : Rilke, Rodin, Strauss, Romain Rolland, Pirandello, Anatole France... autant de noms érigés aujourd'hui en monuments que Zweig nous donne à voir bien vivants, nous rapportant ses conversations avec eux, les termes dans lesquels ils s'écrivaient, leurs qualités et leurs défauts. En bref, il nous les rend accessibles comme des hommes d'aujourd'hui... Et c'est là que je comprend mieux l'intérêt que l'on peut trouver à lire des correspondances ou des journaux : on sort des propos organisés, passés par le filtre de la logique et/ou dogmatiques que l'on trouve dans les romans, les essais et autres biographies (du coup, de classer cet ouvrage comme un essai ne me satisfait plus tellement...).

Enfin, à travers cet essai on sent l'horizon de Zweig se rétrécir, s'obscurcir : le nazisme qui monte, ces règles absurdes qui se mettent à fleurir contre les Juifs, le droit de n'être nulle part, l'exil permanent dans un monde qui marche sur la tête et que l'on ne comprend plus. Je dois avouer que l'actualité peu reluisante de notre charmant pays, qui clame les limites toutes subjectives de son pré carré (mais contre qui veut-on se défendre?) en ne cessant d'opposer ce qui a toujours été dedans à ce qui vient du dehors, et qui instaure des règles absurdes pour établir une société à x poids x mesures où rien n'est jamais acquis (la nationalité française en premier lieu), m'a rendue particulièrement sensible à cet aspect-là du livre. Alors oui, sans doute que ce n'est "pas comparable", peut-être que c'est "moins grave"... N'empêche que je suis inquiète à l'idée de m'endormir gentiment comme on me dit de le faire, et que cette lecture (qui, sur ce point, m'évoque aussi Persépolis, de Marjane Satrapi) m'incite à une certaine vigilance. A ce sujet, la vision de Zweig sur son temps, malgré le manque de recul, est limpide ; je ne l'en admire que plus, dans les questionnements  et la confusion qui sont les miens actuellement.

Voici à ce propos un extrait qui évoque le pacifisme affirmé de Zweig et sa volonté, auprès d'autres intellectuels de son temps, de s'opposer à l'absurdité qu'il sentait poindre dans le climat politique européen. C'était avec Romain Rolland, en 1913 :
"Maintenant, disait-il, nous devions tous agir, chacun à sa place, chacun dans son pays, chacun dans sa langue. Il était temps d'être vigilant, de plus en plus vigilant. Les puissances qui poussaient à la haine étaient, en raison même de la bassesse de leur nature, plus véhémentes et plus agressives que les forces de conciliation ; se tenaient en outre derrière elles des intérêts matériels qui en eux-mêmes étaient plus dénués de scrupules que les nôtres. L'absurdité était visiblement à l'œuvre et la lutte contre elle plus importante même que notre art.Il peut nous consoler chacun en particulier, me répondait-il, mais il ne peut rien contre la réalité." Je sentis qu'il s'affligeait de la fragilité de ce que nous construisions en ce monde, ce qui était doublement saisissant chez un homme qui avait célébré dans toute son œuvre l'éternité de l'art. "
p. 243

Hum, voilà. Je pense que j'aurais pu finir sur une note plus optimiste, mais ma foi, autant vous livrer les réflexions que m'a inspirées cet ouvrage! 

Quoi qu'il en soit, je vous conseille vivement sa lecture, que vous souhaitiez en apprendre plus sur Stefan Zweig, sa vie, son œuvre ou que vous vouliez découvrir un portrait animé et hyper-réaliste de l'Europe depuis la fin du XIXe siècle jusqu'au premier jour de la Seconde Guerre mondiale.

Encore merci Caro[line]! Ton billet m'avait donné très envie de découvrir cet ouvrage : c'était justifié! :)


Je vous rappelle que je m'étais inscrite au "Bébé Zweig Challenge" dans le cadre du challenge "Ich liebe Zweig" organisé par Caro[line] (who else?) et Karine. Voici donc la moitié du chemin de parcourue! Il me restera à lire une nouvelle de Zweig... Facile! Dans son colis d'anniversaire, Caro avait aussi glissé un recueil contenant une de ses nouvelles préférées, La Peur. Je sais ce qu'il me reste à faire! (Mais y arriverai-je avant la fin de l'année? Rien n'est moins sûr tant les livres se bousculent dans ma PAL... A suivre!)

15 commentaires:

Kikine a dit…

Un témoignage très fort que j'ai vraiment apprécié moi aussi

Lucile a dit…

@ Kikine : oui, je l'ai déjà conseillé plusieurs fois depuis que je l'ai terminé! :)

La plume... a dit…

Voilà un ouvrage intéressant pour découvrir la personnalité de Zweig.

Karine:) a dit…

Il est tout sauf vide, ce billet! Super intéressant, tout comme ce livre, d'ailleurs.

Lucile a dit…

@ La plume et la page : tout à fait! Un précieux ouvrage! :)

@ Karine : Merci! Et encore merci à vous pour l'organisation de ce challenge! :D

Céline a dit…

Je l'ai dans ma PAL, je vais le remonter après ton article !

Lucile a dit…

@ Céline : il vaut vraiment le coup, c'est certain! :)

Emeraude a dit…

Je trouve que tu en parles très bien. Tu mets le doigt sur des choses effectivement importante dans ce roman. Je l'ai terminé il y a quelques jours, j'ai fait un article très court pour diverses raisons. Il faut que je rajoute ton billet dans mes liens parce que tu éclaires beaucoup de choses !(enfin par rapport au peu que j'en dis!)

Lucile a dit…

@ Emeraude : Dis-moi, ton billet n'est pas encore publié, si? Je ne le vois pas. En tout cas merci beaucoup pour ton commentaire! Whaow, je suis hyper flattée! :)

Bénédicte a dit…

je suis justement en train de le lire et je suis captivée C'est un très bon livre

Lucile a dit…

@ Bénédicte : ah, super! N'hésite pas à revenir m'en dire plus sur ta lecture quand tu auras fini! :)

Bénédicte a dit…

C'est un livre profondément touchant, bouleversant, un témoignage très fort qui plonge le lecteur entièrement dans l'ambiance de l'époque. Il peint une fresque de sa génération. Les anecdotes sont nombreuses et apportent au récit beaucoup de réalisme. Il décrit les réseaux d'amitié qu'il a développés à travers toute l'Europe. Zweig rend hommage à tous les intellectuels plus ou moins célèbres qui ont marqué son oeuvre et son parcours, Rilke, Romain Rolland, Freud, Jules Romains, Tolstoï, Strauss. Biographe, il dresse d'eux un fidèle portrait. C'est un livre très riche et très enrichissant, absolument incontournable, expression de son humanisme, de son ouverture d'esprit, de son engagement pour l'Europe et le pacifisme, de sa passion pour les lettres et les arts.
http://pragmatisme.over-blog.fr/article-le-monde-d-hier-stefan-zweig-56064376.html

Lucile a dit…

@ Bénédicte : merci pour ton retour! Je vois que nos avis sont très proches! :)

Caroline a dit…

(Mieux vaut tard que jamais pour laisser un commentaire, non ? ;-)) Voilà un très beau billet ! Je suis ravie que ce livre t'ait plu. Et j'ai quelques bios à te conseiller. ;-)

Lucile a dit…

@ Caro[line] : ça m'a fait tout bizarre de te voir sans tes crochets, tu sais! ^_^ C'est moi qui te remercie! Et oui, je sais que je peux compter sur toi pour les bios! Et d'ailleurs, l'autre jour j'ai pensé à toi car l'auteur des "Derniers jours de Stefan Zweig" était invité pour parler de son bouquin sur France Inter. J'ai trouvé ça bizarre qu'ils le fassent venir plusieurs mois après la parution, mais en tout cas il était très intéressant! :)