Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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mercredi 22 septembre 2010

Rien n'est jamais acquis


Aïe! J'avais fait une belle remontée de mes billets en retard il y a quelque temps, ramenant ainsi à des délais plus raisonnables les souvenirs que j'en avais, et voilà que je me suis de nouveau laissé déborder... Ce qui fait que ces Âmes grises commencent à remonter sacrément! Et toujours cette même inquiétude au moment de démarrer le billet retardataire : vais-je me souvenir? Que vais-je bien pouvoir dire?
Pour commencer, une petite introduction contextuelle comme j'aime bien les faire... De Claudel (Philippe ; je précise car si je dis "Claudel", je pense immanquablement à un passage d'une chanson de Brassens, "Misogynie à part", faisant référence à l'autre Claudel : Paul), j'avais lu il y a quelques mois Le Café de l'Excelsior. J'avais été déçue. J'avais le souvenir qu'on vantait Les Âmes grises comme son meilleur roman alors, comme il était à la bibliothèque, j'ai redonné sa chance à cet auteur... Mais je dois avouer que je n'ai pas accroché plus que cela cette fois non plus...

Dans Les Âmes grises se mêlent différentes histoires sur fond de première guerre mondiale près de la ville de V., en France, tout près de la ligne de front : il y a d'abord l'enquête qui entoure la mort de "Belle de jour", une petite fille que l'on retrouve étranglée près du canal. Il y aura aussi l'histoire de Destinat, le Procureur de V., un homme riche éperdument solitaire et secret depuis la mort de son épouse alors qu'ils venaient à peine de se marier, vivant tout seul dans son immense château de Belle au bois dormant, tout près de l'endroit où "Belle de jour" a été retrouvée, justement... On croise aussi dans ce village Lysia Verhareine, une jeune institutrice fraîchement débarquée du Nord dans cette région exposée et fuie de tous, une jolie fleur fraîche, souriante et paisible, un rayon de soleil venu se perdre on ne sait pourquoi à des kilomètres de chez elle, dans cet endroit où elle ne connaît personne. Et puis il y a aussi l'histoire personnelle du narrateur de ce récit, dont on a du mal à cerner qui il est au départ, qui se dessine peu à peu, certains points étant plus ou moins clairs longtemps avant d'être formulés, d'autres ne surgissant qu'au dernier moment, alors qu'on s'était presque résigné à ne pas avoir de réponse (d'ailleurs, on préfèrerait, parfois!). On croise aussi deux déserteurs, un juge odieux et son acolyte le temps d'une enquête tout aussi détestable que lui, "la Peau", une miséreuse qui vend la fourrure des animaux qu'elle a pu braconner pour subsister... Une galerie de personnages bien fournie, comme vous voyez!

Joséphine haussa les épaules :
"Les salauds, les saints, j'en ai jamais vu. Rien n'est ni tout noir, ni tout blanc, c'est le gris qui gagne. Les hommes et leurs âmes, c'est pareil... T'es une âme grise, joliment grise, comme nous tous...
- Des mots tout ça...
- Qu'est-ce qu'ils t'ont fait les mots?"
Les Âmes grises, p. 136


En relisant ce passage, je me rends compte que, alors même que je n'avais pas terminé ma lecture (le livre fait environ 280 pages), donc tout à fait inconsciemment, les phrases que j'ai relevées donnent la clé de lecture de tout le roman. Car tous les personnages sans exception, toutes les situations, relèvent de ce gris que décrit Joséphine : pas un salaud d'un temps qui n'ait été un saint à un autre moment et inversement, le tout dans toutes les nuances possibles et imaginables. Un vrai criminel peut aussi être, dans d'autres circonstances, une vraie victime complètement démunie face à la cruauté d'autres hommes : le tout est de nous donner l'opportunité de bien considérer les deux situations séparément, sans savoir forcément, pour ne pas projeter nos préjugés sur la personne et s'en tenir à ses actes ; à l'inverse, un brave gars qui nous ressemble, avec ses doutes, ses indignations, ses histoires d'amour, peut être capable du pire et ne pas avoir de cas de conscience. Reste-t-il un brave gars dans ce contexte? Comment définir les gens? Sur quoi se baser? Et combien de temps une appréciation reste-t-elle valable? C'est toutes ces questions que pose ce roman.

Le temps est un facteur crucial dans tout cela, et ce, à deux niveaux : d'abord parce que c'est sur l'échelle du temps qu'une même personne passe du bien au mal et inversement (et jamais de façon définitive). C'est ce que j'appellerai un niveau objectif (par exemple, untel est jeune, riche et pédant ; il part faire ses études à Paris et, on ne sait pas ce qu'il y vit, mais quand il rentre il est transfiguré, respectable et grave). Vous voyez donc venir fort logiquement le niveau subjectif : le temps comme "révélateur". Là, c'est quand les apparences ou simplement l'interprétation personnelle que l'on se fait d'une personne changent avec le temps ; parce qu'on apprend des choses qui étaient d'abord secrètes ou inaccessibles (on trouve un carnet de notes, on reçoit une lettre...), notamment. Ce deuxième niveau est décliné aussi bien dans les intrigues qu'au niveau du roman lui-même, car l'auteur construit habilement son récit de sorte à ne nous livrer certaines informations, certaines clés, que très tard afin de nous faire expérimenter ces jugements changeants...
Le propos, quoique passablement banal (à savoir : il n'y a pas de vérité figée), est donc très bien traité et parfaitement servi par la forme du roman.

Pourtant - non, vous n'avez pas rêvé -, j'ai bien dit que je n'avais pas accroché avec ce roman (à ce stade, je dois vous dire que je n'avais pas vu tout ce que je viens de vous dire avant d'y réfléchir pour rédiger ce billet. C'est d'ailleurs pour ça que j'aurais du mal à me passer de commenter mes lectures sur mon blog, maintenant : je découvre toujours de nouvelles choses en revenant sur ce que j'ai lu. Je vais plus loin dans l'analyse et la digestion des romans, et j'adore ça, en fait! ^_^). Hormis ces grandes et indéniables qualités, ma progression fut laborieuse ; hormis le fait qu'elles font se croiser des personnages communs, les différentes intrigues ne m'ont pas semblé former un tout et j'ai eu du mal à voir l'intérêt de les regrouper dans un livre (hormis ce côté très artificiel de montrer toutes les déclinaisons possibles des erreurs de jugement des hommes sur leurs semblables) : on saute de l'une à l'autre sans voir de logique dans tout cela. Et il faut reconnaître que l'ambiance morose de cette Première Guerre mondiale n'aide pas non plus à s'accrocher, à avoir envie de progresser (cela me fait un peu penser au côté morne et grisonnant du Soleil des Morts, un roman de terroir de Bernard Clavel lu il y a très longtemps et dont le seul intérêt que je me rappelle en avoir retiré est de savoir localiser Dôle en France...). Au départ, j'ai espéré que l'enquête autour de la mort de la petite fille serait une sorte de fil conducteur principal, mais finalement, le côté dynamique que j'attendais pour rythmer le récit n'a pas du tout été au rendez-vous puisque les enquêteurs piétinent dès le départ, ne trouvent rien de probant... La seule piste intéressante, dont le lecteur ne prend connaissance qu'au bout d'un bon moment, ne sera même pas exploitée... C'est donc raté pour un éventuel côté policier (attention, ce n'était visiblement pas du tout l'intention de l'auteur, hein! Juste un espoir auquel je me rattachais au départ...). Ce qui est certain, c'est qu'on ne ressort de ce récit avec aucune certitude, tant sur les faits que sur les personnages.

Si l'analyse a posteriori me démontre toute la qualité de ce roman, ça n'a donc tout de même pas été un moment de lecture agréable où je me serais laissée porter par le flot des mots... Je veux bien le conseillertravail très fouillé de l'auteur plutôt qu'à ceux qui attendront d'être pris dans une bonne histoire... toutefois aux lecteurs qui seront préparés à y déceler (et y admirer) le Pour ma part, en tant que lectrice de la seconde catégorie, j'en attendais beaucoup trop, et en tant que lectrice de la première catégorie, n'ayant pas vu venir le coup, j'ai sûrement manqué d'attention pour en profiter pleinement...

Est-ce à dire pour autant que j'abandonne définitivement Philippe Claudel? Pas si sûr, car l'extrait de son dernier roman (L'Enquête) que j'ai eu l'occasion de découvrir dans le numéro de Lire consacré à la rentrée littéraire m'a bien donné envie de poursuivre... Et puis La Petite-Fille de monsieur Linh m'intrigue aussi (mais sur celui-là, je lirai quelques critiques pour me rafraîchir la mémoire avant de me lancer). Donc je pense recroiser ce cher Philippe un de ces jours dans mes lectures...

P.S. : Le titre de ce billet reprend les premiers mots de "Il n'y a pas d'amour heureux", un poème de Louis Aragon mis en musique par ce cher Georges Brassens, encore lui! ^_^

4 commentaires:

Mo a dit…

Mon premier Claudel, j'ai adoré, l'ambiance, l'histoire, et cette écriture, cette écriture!!!
Mais bon, déçue ensuite par "Le café de l'Excelsior", rien retenté depuis. Je devrais.
(merci pour les airs de Brassens remis en tête, le titre a suffit pour tout déclencher!)

Lucile a dit…

@ Mo : mais de rien pour Brassens! C'est une mine quand, comme moi, on aime faire des liens entre les paroles de chanson et tout le reste (en particulier les livres!)
Tu es donc de ces enthousiastes sur "Les Âmes grises"... Bah, il ne devait pas être pour moi! :)

**Fleur** a dit…

Personnellement, j'adore Philippe Claudel. Son dernier semble très différent de ses précédents donc tu aimeras peut-être mieux...

Lucile a dit…

@ Fleur : l'extrait que j'en ai lu m'a vraiment accrochée, en tout cas! :)