Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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dimanche 3 octobre 2010

"La vie, voyez-vous, (...) ce ne sont que des couleurs"

Il n'y a guère que les lectures faites dans le cadre d'opérations de promotion par les éditeurs et leurs relais ou pour mon travail que je chronique rapidement. Ce roman-ci n'était dans aucune de ces deux catégories, aussi n'a-t-il pas dérogé à la fameuse règle de sédimentation pendant plusieurs mois dans ma PAL... Cela dit, il s'en tire beaucoup mieux que de nombreux autres puisqu'il n'y aura passé "que" six petits mois, le temps écoulé depuis ma visite au salon du livre de Paris, quand mes achats de la Journée Dédicaces de Sciences-Po m'y attendent patiemment depuis presque dix mois (ce n'est qu'un exemple : il y a des spécimens beeeeaaaaaaauuuucoup plus patients sur mes étagères...).
Bref, je vais vous parler aujourd'hui du premier roman de Matthieu Dhennin, Saltarello, que j'avais eu envie de lire suite à l'avis enthousiaste de Caro[line] puis suite à ma rencontre avec l'auteur autour d'un thé au tarif exorbitant...  (enfin : c'est juste le jugement d'une provinciale qui n'était pas bien informée sur les prix pratiqués dans certains quartiers de la capitale! ;-) ) Comme promis, ce fut une lecture des plus agréables!

Difficile de vous décrire une intrigue : s'il y a effectivement un fil conducteur tout au long de ce roman (qui se déroule en opérant des bonds en avant d'une époque à une autre, depuis 1358 jusqu'à 1397), ce que j'en retiens surtout c'est le formidable portrait de la vie parisienne au Moyen Âge, son immense richesse, sa vitalité... Matthieu Dhennin nous emmène à la découverte de tous les domaines : les grandes théories en vogue chez les savants de l'époque, le contexte politique du pays et de la ville, l'organisation de la capitale en quartiers spécialisés, le pouvoir des religieux ainsi que leurs questionnements et le schisme entre Rome et Avignon, les débuts de la cuisine gastronomique, les sociétés secrètes et les rumeurs autour de l'alchimie, les techniques d'enluminure, le déroulement des banquets... que sais-je encore! Tout cela est merveilleusement bien décrit, les pages tournent toutes seules tandis que l'on accompagne Nicole Oresme le savant, Aubry Haussecul le boucher et son ami Taillevent le cuisinier du duc de Berry, Nicolas Flamel le libraire, Christine de Pizan la femme de lettres ou encore l'évêque Vaast de Hainaut... L'immense variété des choses que l'on découvre sur l'époque grâce à cette galerie de personnages, le vivant avec lequel tout cela est rendu sont clairement ce qui m'a emballée dans ce roman!

Je ne sais pas si cette époque-là était particulièrement riche en avancées, découvertes et événements de plus ou moins grande importance ou si c'est simplement le fait de s'intéresser à une période donnée qui met en évidence tout ce qu'elle peut receler de mouvement, en tout cas, j'ai l'impression d'avoir pu ausculter en gros plan et de façon ludique un moment absolument incontournable de l'Histoire! Je dois aussi dire que cela a complètement fait changer ma vision du Moyen Âge : Saltarello le transforme presque en période glamour où on aimerait beaucoup aller passer quelque temps, pour voir (loin de l'image que j'en avais jusqu'alors, faite de gueux en guenilles et aux bouches cariées, de riches seigneurs festoyant dans des pièces sombres aux murs d'énormes pierres froides tandis que du gras de poulet rôti leur dégoulinait sur les doigts et sur le menton, d'insécurité et d'anarchie boueuse dans des ruelles cracra...). Les dialogues très vivants (le verbe fleuri de Haussecul notamment, où la verve passionnée d'Oresme) donnent une tout autre dimension à cette époque que l'on considère souvent comme arriérée : je retiens notamment une discussion animée entre deux femmes sur la place de la femme dans la société, justement, aux accents très actuels!

Pour revenir à ce fameux fil conducteur que j'évoquais au début, il s'agit d'une sorte d'enquête (ou presque de quête tout court) autour de la mort de Nicole Oresme menée par Alix Rougemont, un de ses anciens élèves, sur de longues années. Pour moi, cette partie est nettement moins réussie : passé le premier tiers du livre, je n'ai plus du tout adhéré à la démarche d'Alix. Je n'avais pas envie de le suivre dans ses suppositions, qui à mon sens manquaient nettement de discernement et même de fondement. La fin de cette enquête m'a surprise, certes, mais pas vraiment dans le bon sens. Disons que j'étais bien plus heureuse de retrouver les descriptions de Paris, de ses habitants et de leurs préoccupations! Retenez simplement que, si comme pour moi la sauce de l'intrigue ne prend pas sur vous, cela ne vous gâchera pas la lecture. Et si vous êtes embarqués, alors ce sera du bonheur sur toute la ligne! ;-)

En ce qui concerne la forme, le roman est structuré en trois grandes parties, comme en écho aux trois temps du saltarello, cette danse originaire d'Italie qui était alors fort en vogue dans la capitale et qui donne son nom au roman (elle y joue évidemment un rôle plus important, mais je ne vais pas tout cous dire! ;-) ) ; chacune de ces parties est ciblée sur une période donnée (mais contenant en son sein des petits sauts dans le temps, tout de même) et porte le nom d'un élément emblématique en alchimie (le plomb, le mercure et l'or). A noter également, les mini-notices bibliographiques en fin d'ouvrage, bien commodes pour situer les personnages historiques les plus importants et y revenir si on s'emmêle les pinceaux, un plan de Paris à l'époque du roman et quelques recettes issues du premier livre de cuisine écrit en France, Le Viandier, rédigé par Taillevent.

Avant de conclure, deux détails à noter : premièrement, je tiens à signaler les forts échos que ce roman a éveillés en moi dès que l'on passait sur un pont ou que l'on s'approchait de la Seine : j'ai immanquablement pensé à Une Éducation libertine de Del Amo qui, bien que se déroulant quelques siècles plus tard, rendait fort bien l'activité débordante liée au fleuve (que l'on ne fait que deviner ici).
Deuxièmement, je ne peux résister à l'envie de partager avec vous ce passage, qui ne peut qu'interpeller les LCA tellement c'est tout nous ^_^ :
"J'aime les livres. J'aime leur odeur. J'aime leurs défauts, leurs coins arrondis, leurs tranchefiles colorées, leurs couvertures crevassées, leurs pages craquantes, leurs lettrines ouvragées, leurs annotations illisibles en marge. Ma collection est rassurante et apaisante. Dans ce monde de folie, ce sont mes points de repère. Certes, c'est maladif, ruineux et encombrant, mais je ne pense pas que ce soit pour autant un péché..."
p. 387

En conclusion, un roman extrêmement agréable à lire dans lequel j'ai été littéralement emportée et qui m'a fait découvrir mille et une chose sur une époque que je méjugeais sérieusement. Je conseille, bien sûr! :-) Mille mercis à Caro[line] pour me l'avoir fait découvrir!

Je vous renvoie d'ailleurs à l'entretien avec Matthieu Dhennin publié sur son blog!

EDIT : Pour aller plus loin, n'hésitez pas à visiter le site consacré à Saltarello et son univers créé par l'auteur. Ça se passe ici, et l'on peut notamment y écouter à quoi pouvait ressembler cette fameuse musique à la mode... Pas mal du tout, non?

Matthieu Dhennin sera présent aux 13e rendez-vous de l'histoire à Blois (du 14 au 17 octobre 2010) sur le salon du livre d'histoire à l'occasion d'un débat le 16 octobre 2010 à 16h sur le thème "Roman historique : de la réalité historique à la fiction". Plus d'infos ici!

P.S. : Le titre de ce billet est extrait de la page 305 ; voici l'extrait en entier : 
"Comme vous, Théodule, j'ai beaucoup lu. Les ouvrages des anciens, les témoignages des contemporains, les livres d'histoire, les traités scientifiques, les grandes biographies... Mais que toutes ces théories sont grises! Alors que la vie, voyez-vous, on s'en rend compte lorsqu'elle est sur le point de nous quitter, ce ne sont que des couleurs!"

12 commentaires:

A_girl_from_earth a dit…

Tu chroniques peu certes, mais c'est toujours intéressant! Me voilà tentée par ce roman tiens (comme quoi, tant mieux si tu chroniques peu ;)).

Lucile a dit…

@ a_girl : merci! ^_^ Je pense que "Saltarello" est en effet une valeur sûre! Et il se lit très vite, donc vraiment : pas d'hésitation à avoir! ;-)

Caroline a dit…

En effet, nos avis sont très similaires !! Je suis ravie que tu aies aimé ce roman, tu ne peux pas savoir. :-)
(Et tu sais, même pour la Parisienne que je suis depuis 6 ans, j'ai trouvé le prix de ce thé prohibitif. ;-))

Lucile a dit…

@ Caro[line]: :D (ouf, ça me rassure! ;-) )

Mo a dit…

Ben oui, le Moyn Age c'est glamour, mais pourquoi tout le monde en doute-il? ;-)))
Tentée par ce roman depuis un bout de temps je vais y venir bientôt puisque j'ai un cours sur la période...
Je ne sais pas encore si le côté "actuel" que tu as trouvé aux dialogues étaient une liberté de l'auteur ou le reflet de choses bien réelles, mais Christine de Pizan elle déchire grave.

(c'était où le thé? Oui, curieuse je suis, curieuse je reste!)

Lucile a dit…

@ Mo : j'adoooore ton commentaire! :D Je ne sais pas pour le parallèle entre les préoccupations de l'époque et les nôtres, en tout cas, tel que c'est présenté, cela paraît largement probable. Et tu m'intrigues fort sur Christine de Pizan... C'est lisible par des non-médiévistes?

Et pour le thé, je ne me rappelle plus du nom du quartier. Il faudrait que tu demandes à Caro. :/

Karine:) a dit…

Pimpi me l'a offert suite au billet super élogieux de Caro. C'était pour mon anniversaire (oups...) Ton billet ravive l'envie de le lire, par contre!

Lucile a dit…

@ Karine : Tant mieux s'il remonte un peu dans la PAL! :) J'espère qu'il te plaira! ^_^

Mo a dit…

Je n'ai lu que de petits extraits (en suivant ou en préparant des cours) mais j'aime bien l'idée d'une femme auteur à la cour du roi!
C'est du français ancien, le mieux, si tu es tentée, est de trouver une bonne édition avec notes et explication (en Lettres gothiques, peut-être?)

Lucile a dit…

@ Mo : merci du conseil. Je ne compte pas m'y mettre là tout de suite maintenant, c'était plus par curiosité... :)

Caroline a dit…

Le thé prohibitif, c'est une brasserie sur la place Saint-Augustin, en plein 8ème. :-)

Lucile a dit…

@ Caro : merci d'avoir rétabli cette vérité historique! ;-) J'aurais été complètement incapable de m'en rappeler!