Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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jeudi 23 juin 2011

Subtil dosage...

Bon, alors autant vous le dire d'emblée : voici le meilleur bouquin que j'aie lu de Serge Joncour. Certes, je n'ai à ce jour lu que L'Idole et le recueil de nouvelles Combien de fois je t'aime, mais ces deux ouvrages m'avaient laissée sur ma faim (c'est drôle, car en relisant mon billet sur L'Idole, je me rends compte que j'étais plutôt satisfaite à la fin de ma lecture). J'adore le Serge Joncour que j'entends régulièrement dans l'émission "Des Papous dans la tête" sur France Culture, et je ne m'y retrouvais pas. Certes, il y avait le côté un peu pataud que j'aime bien dans le personnage, mais il manquait selon moi l'humour, le côté brillant de certaines des saillies de Joncour chez les Papous... Avec L'Homme qui ne savait pas dire non, j'ai lu vraiment un excellent roman, avec une histoire qui a un début et une fin, qui est drôle tout en ayant l'esprit Joncour décalé, qui est émouvant, aussi...


Mais avant d'aller plus loin, je vous livre la quatrième de couverture, que je trouve pour une fois plutôt bonne :
"Parfois le soir, seul devant la glace, il avance ses lèvres pour dire le mot, il les rassemble comme pour une moue ou un demi-baiser, il tend la bouche vers l'avant et cale les incisives pour souffler la décisive consonne, mais là, le mot ne vient pas, il lui reste sur la langue comme un noyau de ceris, un chewing-gum qui refuserait de buller."
On n'imagine pas l'embarras de ne plus pouvoir prononcer ce simple mot : non. C'est pourtant ce qui arrive à Beaujour, employé modèle dans un institut de sondage. Grâce à un atelier d'écriture, il part à la recherche du mot perdu, quitte à remonter toute l'histoire.
Avec la sensibilité qu'on lui connaît, Serge Joncour multiplie les scènes cocasses et compose un véritable roman des origines.
J'ai envie tout d'abord de parler de Beaujour, cet homme qui a perdu son "non", car contrairement à Frangin, le personnage principal de L'Idole, il m'a toujours été sympathique au fil du roman. Conscient de ce qui lui arrive, et résolu de faire en sorte de ne jamais se faire remarquer pour cela, il se retrouve bien souvent dans des situations délicates, se fait exploiter à son travail, etc. Au final, on a un personnage adorable mais pas niais, en situation de malaise permanent mais pas déprimé ni abattu, en doute perpétuel même si une des réponses en théorie possible est toujours impensable pour lui... Bref, un personnage riche, original tout en semblant très commun... un type bien, quoi. Au passage, signalons que son métier de sondeur donne lieu à des scènes assez drôles, où les personnes interrogées n'ont pour répondre que le choix entre "Oui, tout à fait" et "Oui, plutôt".

Régulièrement, viennent s'insérer dans le récit la production de Beaujour (chaque passage étant appelé une "broderie" ; c'est joli, non? Ça m'a fait penser aux Rêveries d'un promeneur solitaire, de Rousseau) à son fameux atelier d'écriture, "L'ouvroir des mots perdus" (clin d’œil au mouvement de l'Oulipo, l'ouvroir de littérature potentielle, auquel peut être rattaché Joncour, notamment à travers sa participation aux Papous). Cet atelier, d'ailleurs, vient asseoir plus franchement la dimension fantastique (très légère, toutefois) du récit, puisque s'y réunissent des personnes qui, comme Beaujour, ont perdu l'usage d'un mot. Ils les perdent un peu comme des cheveux, "sans s'en rendre compte, jusqu'au jour où ça saute aux yeux", et cherchent ensemble à les retrouver. A chaque séance, l'un des participants est nommé couvreur et se poste près de la porte pour veiller "à ce qu'aucun mot ne s'échappe". Voilà aussi une trouvaille qui m'a plu, comme de façon générale toutes ces situations à la fois surréalistes et accueillies avec simplicité et naturel par les protagonistes.

Comme je le disais en introduction, j'ai aimé aussi qu'on progresse dans l'histoire - ce qu'après coup j'aurais tendance à reprocher à L'Idole, où on avait un excellent postulat de départ (surréaliste aussi, puisqu'il s'agissait d'un homme qui devenait célèbre du jour au lendemain sans savoir pourquoi) mais pas tellement d'intrigue, tel que je m'en souviens. Ici, non seulement on a cette situation de départ un peu folle, car tout à fait littérale, d'un homme incapable de dire non, qui pousse l'auteur (et le lecteur avec lui) à s'interroger sur les implications d'une telle situation, mais elle vient en plus s'agrémenter d'une triple quête : quête du passé familial, quête du mot perdu, et quête amoureuse. Ces différents niveaux s'entremêlent habilement, donnant un excellent dosage d'humour, de réflexions de fond, d'empathie et même d'attente (que, j'avoue, je ne me serais pas attendue à éprouver face à un roman de Joncour ; vu ma grande connaissance de l'auteur, c'était bien présomptueux de ma part, je sais...).

A ce stade de mon billet, je suis un peu navrée du peu que j'ai eu à vous dire sur ce roman, la faute aux mois écoulés entre sa lecture et ce commentaire (six ou sept... Hum!), car il mérite sans aucun doute d'être bien mieux défendu que ça... Mais puisqu'il faut conclure, je vous conseille vivement la lecture de L'Homme qui  ne savait pas dire non, un roman qui m'évoque spontanément les mots "dosage" et "subtil" (et voilà, j'ai trouvé le titre de mon billet!). Du très bon Joncour!

2 commentaires:

Emeraude a dit…

ah tiens, moi j'avais abandonné en cours de route. J'avais adoré le postulat de départ mais je m'attendais à quelque chose de plus subtil, justement, et plus philosophique. J'avais fait un billet, j'en ai quand même lu les 3/4, ce qui m'avait valu un billet de l'auteur disant que je n'avais rien compris (enfin dans mon souvenir c'est ce qu'il a dit, en tout cas il n'était pas content, ce que je peux comprendre mais tout de même...)

Lucile a dit…

@ Emeraude : je suis allée lire ton billet. Je ne me rappelle pas de l'importance donnée au pouvoir des mots que tu mentionnes et que Serge Joncour reprend dans son commentaire. A cause du temps écoulé, ou simplement parce que j'étais passée à côté? Mystère! En tout cas, j'ai vraiment l'impression que ce livre est de ceux qui dépendent beaucoup de l'état d'esprit du lecteur sur le moment (notamment pour capter cette poésie et cette subtilité que moi j'y ai vu), donc je comprends sans problème qu'on puisse ne pas y être sensible!