Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
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lundi 5 septembre 2011

"Mais pour ton départ / J'étais là, / A l'instant qui se dénoue / Avec exactitude"

Je pourrais dire de Gabriel Eugène Kopp qu'il est un de mes auteurs chouchou, du moins un auteur avec qui j'ai des relations privilégiées. J'avais découvert sa prose en la corrigeant pour les éditions Griffe d'Encre (d'abord avec Au nord-nord-ouest d'Eden, puis avec La Dernière Nécropole). Depuis, j'avais aussi découvert sa poésie, puisqu'il m'avait envoyé son recueil Caraïbes dès sa parution, lors de l'été 2009. Plus récemment, Gabriel a obtenu le prix Jean Cocteau pour un autre recueil de poésie, Mots de Passe (dont je vais vous parler aujourd'hui), que j'ai reçu illico presto lui aussi, toujours édité chez la maison d'édition associative Flammes Vives. Déjà, rien que ce rapport-là, ce côté attentionné du personnage, ça vous met dans de bonnes dispositions avant d'ouvrir l'ouvrage en question!


Ce recueil, je l'avais donc commencé quelques jours après l'avoir reçu, puis l'avais laissé de côté avant de le reprendre "pour de bon". Il y est question, rarement de façon explicite mais plutôt par touches impressionnistes - en réalité, pointillistes serait plus exact, car chacune de ces touches est d'une précision de dentellière - de la mort, du royaume d'en bas et des ses habitants. Parfois c'est très net, et parfois nettement moins ; cela tient plus à un lieu décrit qui aurait des allures de cimetière, à une nuit d'une épaisseur particulière, à une absence de mouvement... Rien de glauque ou de déprimant dans tout cela, cependant, au contraire, même : une drôle d'ambiance plutôt agréable, entre nostalgie et tendresse, même pour parler de corps en décomposition ou de champs de bataille dévastés... Ces "mots de passe" peuvent donc s'interpréter comme ceux qui permettent d'amadouer Cerbère et de traverser le Styx. Est-ce à dire que Gabriel Eugène Kopp se prend pour Orphée? Connaissant le bonhomme, je n'irais pas jusque-là. Ou alors, un Orphée des temps modernes, parce que du point de vue de son style poétique, on retrouve ici des compositions à la versification majoritairement libre, des quasi-calligrammes, parfois des rimes et parfois pas...

Si j'ai plutôt aimé ce court recueil, je dois avouer qu'il m'a moins "parlé" que Caraïbes. De façon générale, je m'y suis sentie plutôt bien, malgré sa coloration très sombre, un peu comme dans un film de Tim Burton. Les images sont des camaïeux de gris, la mort est souvent un personnage à part entière, l'ambiance est irréelle et fantastique ; pourtant, la petite musique qui accompagne ces tableaux qui, en temps normal, nous terroriseraient, fait qu'on en soutient la vision et qu'on l'apprécie. Ce que j'ai trouvé particulièrement intéressant, d'ailleurs, c'est le ressenti que Gabriel Eugène Kopp a réussi à faire émerger à partir d'images peu ragoûtantes : on ressent une tendresse certaine au sujet de cadavres plus ou moins décomposés, ou de paysages ayant été le théâtre de violences barbares. Juste cela, cela vaut le détour, il me semble!
Par conte, il m'a semblé qu'il y avait, dans ce recueil plus que dans le précédent, plus de poèmes qui ne me plaisaient pas plus que cela, qui me laissaient à côté, sur le bord... 

Pour vous donner une meilleure idée du recueil, voici mon ressenti sur quelques poèmes en particulier... Exactitude m'a beaucoup touchée, en ce qu'il s'attache au moment précis qui sépare la vie de la mort et que c'est un instant au sujet duquel je m'interroge très souvent depuis le décès d'un de mes proches, en début d'année. Le titre de ce billet est d'ailleurs extrait de ce poème. 
Grisailles m'a semblé très réussi du point de vue de l'ambiance rendue ; je ne suis pas Parisienne, mais je me suis projetée dans la capitale, en lisant ça. Par contre, je l'ai trouvé très très différent du reste du recueil en ce qui concerne la thématique : il est gris, certes, mais pas d'un gris de jour d'enterrement, pas en rapport avec la mort. Ce n'est pas forcément une critique, mais un constat qui m'a frappée à la lecture.
Je souhaite faire une mention spéciale pour les poèmes évoquant la sexualité des personnes âgées, qui m'ont fait sourire ; peut-être parce que je ne réalise pas encore que je passerai par là moi aussi?
Enfin, Mots de passe, poème qui donne son nom au recueil, est excellent à mon avis, mais c'est peut-être la métrique qui joue beaucoup ; il a en effet une forme beaucoup plus classique (des quatrains d'alexandrins qui riment), ce qui, j'imagine, a dû me replacer en terrain connu, pour moi qui n'ai lu que très peu de poésie dans ma vie, et donc essentiellement les "classiques" qu'on étudie en classe. En tout cas, il m'a beaucoup plu! Et pour la peine, je le reproduis ici avec l'aimable autorisation de son auteur...

Mots de passe

Sans rencontrer jamais qu'un masque inconsistant
Tu entras dans mon cœur et ma mort quotidienne,
Sacrifiant mes calculs d'un couteau d'obsidienne
Sur l'autel dont le marbre était comme draps blancs.

Moi je ne voulais rien, une paix sans mémoire,
Pas de consolation, ni zèle, ni pitié.
Et tu m'as pris aux mots, sans vergogne et sans gloire,
Avec les clous cruels dont tu m'as crucifié.

De mon âme arrachant tous les relents putrides,
Les dictons puérils, les mondes indigents,
Tu as mis en prison tous mes contes stupides,
Avant de libérer mes poèmes en bancs.

Tu domptas mes requins, cauchemars ravageurs,
Et me fis deviner au fond de caves sombres,
Des paroles d'amour, des femmes, des rancœurs,
Des trésors enfouis et des chansons en nombre,

Des voyageurs sans noms, de fieffés assassins,
Des villes, des festins, des fleurs bien plus sereines,
Des monstres verdoyants et antédiluviens,
Des fards et des parfums dissimulant des reines...

A l'abri de tes bras, la vie à nouveau douce,
Je dormais sur mon tas de papiers de brouillon
Et je me réveillais quand l'aurore était rousse.
Mes songes évadés en rimes et raisons...

Ton souffle devenu la fin de mon supplice,
Ma très douce ennemie égarée dans l'oubli,
Avant que les enfers goulus ne t'engloutissent,
Le présent t'éloigna discrète de mon lit.

Ô muse diluée, un soir dans mes écrits
Tu partis vers les dieux dont tu m'avais donné,
Épouse, les conseils, les échos, les mépris,
Et je t'en aime encore à chaque instant passé.

Pour finir, un petit clin d’œil aux coïncidences qui ne manquent jamais de se produire dans mes relations avec Gabriel : le lendemain du jour où j'ai terminé ce recueil-ci, le suivant, Lorraines, était dans ma boîte aux lettres. Quelle production, mes aïeux! Il est pour l'instant posé sur ma table de nuit pour me permettre d'y picorer de temps en temps... A n'en pas douter, il me conduira également à vous inciter à lire de la poésie!

Encore un énorme merci à Gabriel pour ce recueil!

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