Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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jeudi 6 octobre 2011

Mummy blues

Me revoici aujourd'hui pour vous parler d'un court roman (zut, ça s'appelle comme ça, l'autofiction? J'ai bloqué un moment avant de me résoudre à écrire "roman") que j'ai lu sans doute fin février, ou peut-être début mars (oui oui, de cette année - je n'en suis pas encore à ce niveau de retard). Il va encore me falloir mobiliser tous mes moyens pour rédiger ce billet, mais pour une fois, j'ai l'impression que je n'ai pas trop oublié ce que j'ai lu et ce que j'ai pensé de Mauvaise fille

Bon, déjà, que les choses soient claires : l'autofiction, ce n'est pas du tout ma tasse de thé. Ce livre m'a été offert, mais je pense que je ne serais jamais allée l'acheter moi-même, ni ne l'aurais emprunté à la bibliothèque ou chez une copine. Néanmoins, si mes craintes quant au genre se sont révélées plutôt justifiées, je me suis aussi bien souvent retrouvée dans les mots de Justine Lévy...


Mais pour commencer, l'histoire, en quelques mots (il n'en faut de toute façon pas beaucoup pour la résumer) : Justine voit sa maman mourir à petit feu, atteinte d'un cancer, alors qu'elle-même est enceinte d'une petite fille. Le livre revient sur le bouleversement profond qui survient chez la "narratauteur" (tentative d'invention de mot pour coller au cadre de l'autofiction ; il y avait aussi "autarratrice" ou "narracrivain", mais je trouvais ça moins "joli" ^_^) à cette occasion en nous livrant ses pensées un peu "en vrac", telles qu'elles doivent survenir en pareilles circonstances : des souvenirs mêlés à des réflexions plus existentielles, de la colère et de la tristesse ; de la détresse, aussi (eh oui, elle a beau être adulte, elle est tout de même un enfant qui a perdu sa maman, quelque part...).

Je parlais en introduction de mes craintes par rapport à l'autofiction. En fait, de l'autofiction, j'en ai déjà lu au moins une fois, et j'en ai même parlé ici : c'était La Place d'Annie Ernaux. Et puis certains bouquins d'Amélie Nothomb sont aussi de l'autofiction, non? Bref, donc dans l'absolu j'en ai déjà lu. Sauf que c'était avant d'en avoir sérieusement entendu parler, avant d'avoir vraiment compris ce que c'était, et donc avant que je ne développe une sorte de dégoût, ou plutôt de mépris, pour ce genre (mépris assez exagéré et complètement arbitraire, il faut bien le dire). Je tiens ces exercices pour du nombrilisme exhibitionniste de fort mauvais goût (Amélie Nothomb ne colle pourtant pas à cette description pour les quelques romans autobiographiques que j'ai lus d'elle, et Annie Ernaux n'en avait pas fait des tonnes non plus, mais bon, passons... Quand je vous dis que c'est un jugement arbitraire!) commis par des personnes de mauvaise foi qui veulent qu'on les plaigne. Oui je sais, ce n'est vraiment pas sympa de ma part de penser ça. Enfin, tout ça pour que vous compreniez l'enthousiasme qui était le mien lorsque j'ai entamé cette lecture...

Là où je ne me suis pas trompée, c'est sur le côté agaçant de lire ce qu'une personne pense, tout ce qu'une personne pense, levez la main droite et dites "je le jure". L'autocensure c'est pas fait pour les chiens, bon sang! Si dans la vraie vie on ne dit pas tout ce qui nous passe par la tête pour ne pas ennuyer ou indisposer ses voisins, ce n'est pas pour aller déverser tout ça dans un bouquin que l'on va publier! Du coup, ça m'a fortement démangé d'aller bouger cette Justine pour qu'elle arrête de se comporter comme une gamine, par exemple en disant (grosso modo) : "Je suis vraiment trop nulle : j'ai fait ça et puis ça et puis ça, et puis je suis même pas capable de faire ça, vous avez vu, je vous l'avais bien dit que je suis nulle". 

Là où je me suis trompée, en revanche, c'est sur la mauvaise foi et l'exhibitionnisme. Comment expliquer ça? Comment expliquer que mettre tous ses états d'âme par écrit, en faire un bouquin et le vendre à des milliers d'exemplaires, ce ne soit pas de l'exhibitionnisme...? Je ne sais pas. Le fait est que je n'ai pas du tout ressenti l'aspect "Regardez comme je suis malheureuse! Plaignez-moi!" que je redoutais (malgré un côté indéniablement geignard de la narratauteur, comme j'en ai donné un aperçu plus haut), et encore moins de mauvaise foi. Au contraire même, sur ce dernier point ; la sincérité de Justine Lévy m'a beaucoup touchée, quand l'agacement suscité par son caractère disparaissait.

Je parle de sincérité, car j'ai retrouvé dans ses mots des pensées, des réactions que j'éprouvais aussi, dans une situation similaire à la sienne. Quand je relis, plusieurs mois après, les citations que j'ai relevées alors, elles ne me paraissent plus aussi fortes, mais sur le moment elles m'ont semblé traduire exactement ce que je ressentais : toute la violence qu'il y a derrière les mots "plus jamais", toute l'impossibilité à admettre cette situation qu'on n'a jamais connue. Voici deux extraits qui illustrent cela :
Le ciel ne pouvait pas mourir. Ni la lune. Ni maman. Si maman meurt, je me disais, alors c'est que les bateaux peuvent voler, les chats pleurer, les maisons chanter à tue-tête. Pas possible.
p. 86

Le jour de sa mort, je ne sais même pas quel jour c'était, ni quel âge elle avait, aux gens je dis cinquante ans, ça doit être à peu près ça, je pourrais calculer, je ne calcule pas, j'ai trop peur de m'en souvenir, trop peur d'être triste ce jour-là, je suis maman moi aussi, je ne sais pas grand-chose mais je sais qu'il ne faut pas qu'une maman soit trop triste et je préfère donc oublier le jour de la mort de maman. Je sais que ça ne sert à rien, bien sûr. Je sais que, tous les ans, je m'en souviendrai quand même, ou que quelque chose en moi s'en souviendra, et que j'aurai une otite, un accident, un cauchemar. Je sais que la date me poursuivra, que je vieillirai à la place de maman, que je prendrai chaque année deux ans, un pour moi, un pour elle, jusqu'au jour où je serai plus vieille qu'elle et que le temps m'aura rattrapée, il ne suffit pas de dire je ne crois pas au temps pour que le temps n'existe pas et qu'on ne souffre pas atrocement le jour de l'anniversaire de la naissance ou de la mort de sa maman. Mais c'est ainsi. Je suis ainsi. Mauvaise fille.
p. 173

Je remarque au passage qu'il est admirable que Justine Lévy ait réussi à rendre ces sensations en écrivant le livre après coup (car j'imagine que c'est ce qui s'est passé). A ces réflexions, j'aurais pour ma part ajouté la transposition permanente (et hyper responsabilisante) opérée vers cette petite fille tout juste arrivée : "Voilà ce que je ressens pour/j'aimais chez/je me rappelle de/etc. ma mère ; il en sera sans doute de même pour ma fille." Mais bon, Justine Lévy n'avait pas encore accouché quand sa mère est décédée, donc je ne lui en veux pas de ne pas en avoir parlé (je suis trop sympa, je sais!).

Enfin, avant de conclure, mentionnons quelques touches d'humour pince-sans-rire que j'ai bien apprécié, à l'image de l'extrait suivant :
Maman, avant, était toujours impeccable. Elle pouvait déjeuner, aller au jardin, traverser une tempête, prendre un apéritif, se saoûler - et rentrer chez elle le teint frais, la blouse parfaitement repassée, avec des paillettes sur les pommettes et même pas décoiffée. Moi, je suis obligée de changer de tee-shirt après mon café du matin.
p. 97

Pour conclure
- je n'aime toujours pas l'autofiction (mais je suis prête à sauver Justine Lévy, avec Annie Ernaux et Amélie Nothomb - toute mon expérience autofictionnesque, quoi! ^_^ Esprit de contradiction, es-tu là?) ;
- je n'aimerais pas du tout être la copine de Justine Lévy (et je crois qu'elle n'aimerait pas non plus m'avoir comme amie). Elle m'énerverait trop ;
- n'empêche qu'il y a des accents de vérité qu'on ne peut pas nier dans Mauvaise fille et qui m'ont beaucoup touchée. J'ignore si ceux (en fait, surtout celles, je crois) qui n'ont pas perdu leur maman peuvent l'apprécier à sa juste valeur, mais c'est ce qui, à mon avis, fait la principale qualité de ce livre. Ça tombe bien, c'était le sujet! ^_^

Encore merci Leila pour cette gentille attention!

2 commentaires:

Anna Chocola a dit…

Moi aussi j'ai lu ce bouquin. J'aime bcp ta critique, trs juste! Et j'adore le passage de la p97 que tu as choisi :))
Merci pr ce billet xxx

Lucile a dit…

@ Anna : merci merci! :)