Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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lundi 19 décembre 2011

"Quand t'es parti, gitan..."

C'est dans le cadre d'une lecture commune avec Reka que je vais aujourd'hui vous parler de Grâce et Dénuement, d'Alice Ferney. J'imagine que je l'avais acheté d'occasion il y a plusieurs années après en avoir lu beaucoup de bien sur des blogs ici et là ; il traînait depuis dans ma bibliothèque. Je pense que c'est parce que j'avais été un peu déçue par l'écriture de Ferney à la lecture de Les Autres que je ne m'étais pas encore lancée dans cette lecture. Cela dit, je dois reconnaître que j'ai beaucoup plus accroché avec celui-ci. Allons-y, replongeons-nous dans l'exercice de la rédaction de billet de blog!

L'histoire met donc en scène un camp de Gitans, autant dire une famille : la vieille Angéline (de mémoire, il me semble qu'elle n'a pas 60 ans, mais cette vie-là vous donne l'apparence d'un vieillard bien avant l'âge...) et ses cinq fils, accompagnés de leurs femmes et enfants, pour ceux qui en ont. Ils occupent un potager abandonné dans une commune apparemment pavillonnaire d'Ile-de-France (c'est du moins l'idée que je m'en suis faite, mais je ne suis même pas sûre que cela soit précisé). Tous les mercredis, ils reçoivent la visite d'Esther, une Blanche obstinée mais patiente (et surtout respectueuse du mode de vie des Gitans, ne posant pas de questions), qui finit par se faire accorder par Angéline le droit de faire la lecture aux enfants. Très vite, le rendez-vous devient pour les petits incontournable ; plus lentement, la Gadjé recevra de la famille gitane respect et considération...

Ce qui m'a plu dans ce roman est l'absence du défaut que je craignais d'y trouver : les bons sentiments et une vision idyllique qui serait peut-être agréable à lire, mais qui reléguerait le livre, une fois fini, au rang de fable idéaliste juste bonne à adapter dans un mauvais téléfilm. Ici, ces Gitans, leur mode de vie et leurs réactions sont on ne peut plus reconnaissables. On les a tous croisés, ces petits tout sales qui rient tout le temps en courant pieds nus, ces femmes affairées à la lessive, ces vieilles au bord du feu qui font brûler tout et n'importe quoi... On a tous été confrontés à ces réactions désarmantes, dont on ne sait si on doit s'en offusquer parce qu'il y a toujours un rire ou un sourire qui les accompagnent, ces manifestations de fierté qui peuvent aussi bien ressembler à du mépris des Blancs en général qu'à une réaction destinée à vous en particulier... En clair, ce qui m'a plu d'abord, dans ce roman, c'est le réalisme des personnages et des situations

En ce qui concerne les thèmes traités, on trouve évidemment les éléments pour amorcer chez le lecteur un questionnement sur la façon dont la société (et lui personnellement) considère les Gitans, une réflexion citoyenne qui - vous commencez à le savoir si vous avez un peu suivi ce blog - ne pouvait que me toucher. Ce qui est intéressant de ce point de vue est, je vais y revenir, l'impartialité du constat que livre Alice Ferney : ces gens vivent autrement et avec d'autres façons de penser que la majorité de la société, et pourtant ils mangent et dorment, ils ont des enfants et connaissent les deuils... Grâce et Dénuement permet d'appréhender cette autre façon de vivre avec d'autres valeurs en la comprenant et de prendre conscience de l'immense écart qui existe avec le fonctionnement de nos institutions notamment. Il nous montre à quel point la question de la considération des Gitans par la société occidentale (je ne parle même pas d'intégration, car il apparaît ici que ce n'est pas la première question à régler) - et inversement, la considération de la société par les Gitans - est délicate.
Parmi les thèmes subsidiaires, citons la lecture comme façon de créer du lien (ce qui contribue à faire aimer le roman à tous les LCA! ;-) - LCA = Lecteurs compulsifs anonymes ) et le sens de la maternité (que l'on trouvait déjà dans Les Autres, et qui, visiblement, est un thème fétiche d'Alice Ferney).

Quelque mots également sur le style : le roman est bien écrit, et par moments j'ai remarqué que la ponctuation se faisait l'écho d'une façon de parler des Gitans, ou que la grammaire était quelque peu bousculée. Je pense que cela doit être le cas tout au long du livre, mais je l'ai très peu remarqué. Sans doute parce que l'effet est réussi et que l'on s'immerge vraiment dans cette façon de raconter.


Pour approfondir un peu au sujet du choix du point de vue narratif, on ne peut pas dire que celui adopté par Alice Ferney soit celui des Gitans eux-mêmes (elle a eu l'intelligence de ne pas se risquer sur ce terrain-là), ni même celui d'Esther, cette femme somme toute assez mystérieuse qui vient leur rendre visite toutes les semaines. Le point de vue est relativement neutre et descriptif ; j'allais dire "omniscient", mais ce n'est pas le cas non plus, car on ne sait pas "tout", il reste des blancs. Cela donne un récit sans a priori, uniquement factuel (ces Gitans occupent un terrain illégalement, les enfants du camp adorent qu'on leur lise des histoires, ils ne se lavent que tous les quinze jours et n'ont ni l'eau ni l'électricité, la municipalité ignore leur présence, etc.) et donnant quelques indices sur le ressenti des personnages.

Avant de terminer, je voudrais revenir en quelques mots sur Esther, car voilà un point qui m'a laissée sur ma faim (mais je conçois aisément que cela puisse être volontaire de la part d'Alice Ferney) : on ne sait rien d'elle, ou presque, en-dehors de ses relations avec les Gitans et des démarches qu'elle fait pour eux. Elle garde toujours un silence noble et bienveillant face à ce qui peut la surprendre, la choquer ou la désoler de ce qu'elle voit et entend dans le camp, et si les Gitans apprécient sans aucun doute cette réserve, nous lecteurs, elle nous laisse un peu désemparés, en enlevant de la consistance au personnage d'Esther. Celle-ci apparaît finalement comme une sorte de bonne fée bienveillante, qui vient s'appliquer dans sa transparence sur un monde qui tourne comme si elle n'était pas là (un peu comme on représente les fantômes dans les films, vous voyez?). Du coup, il arrive à une ou deux occasions dans le livre qu'elle s'emporte, et ces passages sonnent complètement en décalage par rapport au reste du roman. Ces "crises" (toutes proportions gardées, tout de même) disparaissent comme elles sont venues pour laisser place à la Esther bienveillante et silencieuse que l'on connaît. Si ce manque de consistance d'Esther m'a gênée, donc, je n'arrive toutefois pas à affirmer qu'en allant plus loin sur ce personnage le livre aurait été meilleur. Peut-être même que tout l'équilibre du reste aurait été rompu...

Pour conclure, je dirais donc que j'ai beaucoup aimé ce roman, qui a l'intelligence de ne pas donner de leçon ni peindre un monde tout beau tout rose où les Gitans sortiraient de l'exclusion par la lecture, et qui permet au lecteur de toucher du doigt la complexité de ce sujet de société.

Merci à Reka d'avoir proposé cette lecture commune (grâce à laquelle vous avez droit à ce billet!). Vous trouverez son billet ici. Del s'est aussi prêtée au jeu ; vous lirez son billet ...

P.S. : En titre de ce billet, les mots de la chanson Gitans de mon compatriote lot-et-garonnais adoré Francis Cabrel, que je vous invite à écouter attentivement, par exemple ici.

6 commentaires:

Reka a dit…

Quelle critique dense. J'envie toujours ta capacité à dire autant et si bien.
A vrai dire, contrairement à ce que tu crois, "on ne les a pas tous croisés". Je n'ai jamais vu de Rom de ma vie en ce qui me concerne. D'où les interrogations dont je fais part dans ma critique : dans ce livre, je me suis retrouvée face à un sujet de société dont je ne sais strictement rien. Ta critique m'est donc très éclairante. Merci pour ça.

Lucile a dit…

@ Reka : merci, pourtant je ne me sentais pas tellement efficace, ce matin! ^_^
J'avoue que je suis surprise d'apprendre que tu n'as jamais croisé un Gitan de ta vie. Ça doit être lié à mon parcours personnel, alors ; peut-être que je n'ai vécu que dans des régions où il est fréquent de voir des Roms et autres gens du voyage?

leiloona a dit…

Lu il y a longtemps, je n'ai de ce livre qu'un vague souvenir : celui d'Esther bien sûr, mais aussi un petit côté conte à peine effleuré. Entre un documentaire et une fable, du coup ...

Lucile a dit…

@ Leiloona : je pense que je conserverai pour ma part simplement l'idée d'un sujet "bien" traité, c'est-à-dire sans manichéisme. Au-delà de ça, je ne pense pas qu'il m'en restera grand-chose, en effet! :) Bonne année! :)

DeL a dit…

Bonjour ! Avant toute chose, une très bonne année 2012 !
Voici enfin mon billet pour cette lecture commune. Comme je l'ai dit à Reka, je suis vraiment désolée pour ce retard, j'ai eu fini le livre peu de temps après la date du 19, mais il y a eu les fêtes de fin d'année, ensuite je suis partie quelques jours... Voici donc le lien vers mon billet : http://bookophiles.wordpress.com/2012/01/04/alice-ferney-grace-et-denuement/
Bises

Lucile a dit…

@ DeL : bonjour DeL, et bienvenue sur mon blog (certes pas très actif depuis un an, mais bon! ^_^). Ahlala, les aléas de "blogging", on connait tous ça, ne t'inquiète pas! J'ai l'impression que nos avis sont assez proches sur ce roman. Ton point de vue de bibliothécaire est intéressant. Je me demandais justement si, de ce point de vue là, le roman était réaliste...
Je rajoute le lien vers ton billet!