Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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mardi 20 mars 2012

"Ces moments délicieux qui précèdent le plaisir de la nuit"

Je vais vous parler aujourd'hui d'un très très bon roman qui m'a fourni l'opportunité d'un excellent moment de lecture, d'autant plus que je n'en attendais rien de spécial. Je vous avais raconté, il y a deux ans, comment ce livre était arrivé entre mes mains, lors du salon du Livre de Paris 2010 : sur le stand des éditions Aubéron (aquitaines, comme moi), une discussion animée avec l'auteur et un des éditeurs m'avait valu de repartir avec Ciao Bella en cadeau. Comme pour beaucoup des ouvrages nouvellement acquis, celui-ci était allé se poser docilement dans ma bibliothèque et les mois ont filé... jusqu'à ce que je décide, il y a quelques semaines, de monter à Paris pour le salon du Livre de cette année. C'était l'occasion rêvée pour me plonger dans ce roman, d'autant plus que, si vous avez bonne mémoire, j'avais un petit défi à relever d'un point de vue professionnel... Et ce fut une excellente idée et une superbe découverte!


Tout d'abord, quelques mots pour vous situer l'histoire. Cela se déroule dans une toute petite île d'Italie, "une de ces îles qui font la sentinelle à l'ouest de la Sicile et du continent". Carlo est un adolescent qui vit depuis toujours ou presque dans ce village de pêcheurs, au pied d'un volcan affectueusement surnommé le Nonno par les habitants (le "grand-père") ; il a été élevé par son père, Luca Gastaldi, homme de silences mais profondément bienveillant envers son fils. Une partie du passé de la figure paternelle demeure un mystère total pour Carlo qui, éduqué selon les principes du Mezzogiorno (région d'Italie - grosso modo sa moitié sud), ne pose pas de questions, mais guette les indices semés ici et là. L'histoire débute à l'été 1935 ; Carlo est amoureux d'Agrippina Foscari, la fille d'une des figures locales du fascisme, qui le lui rend bien. Ils s'aiment dans une grotte en essayant d'éviter les ragots et commérages, qui vont si vite dans une si petite île. Voilà, brossé à grands traits, le tableau initial. A partir de là, tout va s'enclencher à la faveur d'une éruption du Nonno...

Ce qu'il faut saluer de prime abord dans ce roman, à mon avis, c'est la virtuosité avec laquelle il slalome entre les genres littéraires, relevant à la fois du roman d'apprentissage, du roman historique, du roman d'amour, du roman de guerre ou encore du roman d'aventures sans pouvoir être catalogué dans un seul de ces modèles, mais sans non plus faire honte à aucun. C'est ce dernier point, surtout qui est remarquable : malgré ce déplacement perpétuel du curseur au fil de 330 pages, rien ne choque. Il n'y a pas de transition abrupte qui signifierait : "Bon, on en a terminé avec le chapitre des sentiments ; passons maintenant à l'action!". Cela tient à mon sens à deux points essentiels : tout d'abord, une intrigue mûrement réfléchie et calée au millimètre (ce qu'une discussion avec l'auteur samedi m'a confirmé), qui entrelace et imbrique sans aucun artifice trop grossier ou apparent les différentes fibres du récit (allez, on pourrait mentionner une ou deux coïncidences bien commodes, mais elles sont tout de même travaillées de sorte qu'elles ne relèvent pas du tout des deus ex machina gros sabots qui m'horripilent au plus haut degré). En second lieu, ce qui joue pour beaucoup de mon point de vue sur la cohérence de l'ensemble du roman est la consistance des personnages, principaux ou secondaires : ce Carlo, cette Agrippina, la Funghina (la bonne du curé), Luca Gastaldi, Don Leornardo (le curé que le Vatican a exilé sur ce caillou volcanique loin de tout)... tous semblent plus vrais que nature. Cabanes a réussi, à mon avis, à les "incarner" (je n'ai que le mot "chair" en tête pour arriver à les qualifier ; on pourrait les manger, si vous voulez...), y compris leurs caractères - "leurs âmes", dirais-je si ça sonnait de façon un peu moins lyrique et pompeuse...

Le style, également, m'a beaucoup plu. Sur les premières pages, j'avoue avoir eu un peu de mal à m'y accoutumer : la langue est très belle, mais les phrases sont assez longues, avec des circonvolutions qui obligent à prendre son temps ne serait-ce que pour comprendre ce qu'on lit, et a fortiori pour l'apprécier à sa juste valeur (lors de ma rencontre avec Jean-Pierre Cabanes ce week-end, il a d'ailleurs reconnu que les premières pages notamment étaient un peu "proustiennes"). Il n'empêche, il s'agit bien de rentrer dedans, car à la fin de ma lecture, j'ai repris le début pour me rendre compte d'une éventuelle variation entre les premières pages et la suite, et je me suis rendu compte que je lisais sans problème ce qui m'avait de prime abord demandé un peu de concentration. Voici un exemple d'une de ces nombreuses phrases que j'ai trouvées belles et poétiques sans tomber ni dans le lyrisme ni dans la caricature :
Nous regardions la mer dont la surface n'était pas encore apaisée, même si le vent avait faibli. Il restait des vagues qui s'entrecroisaient en se heurtant et se chevauchant, comme une colère dont la cause a disparu mais dont les marques demeurent sur des traits altérés. 
p. 83

Les propos sont volontiers érudits sans être barbants ou écrasants pour le lecteur, et la plupart des personnages sont dotés d'un sens de la répartie délectable.  Des mots en dialecte sicilien ou en italien (toujours traduits ou presque, rassurez-vous) émaillent également le roman... Cette écriture à la fois belle et efficace m'a pour ma part permis une immersion totale dans cette île minuscule pendant l'entre-deux-guerres. Cette capacité à rendre une ambiance si typique (du moins en apparence, car je ne connais pas du tout la Sicile, ni même le sud de l'Italie) vient sans doute du fait, m'a avoué l'intéressé, que l'auteur passe beaucoup de temps dans cette région...

Comment conclure? Ciao Bella est de mon point de vue un excellent roman à tous égards, captivant sans être non plus un page-turner (mais ce n'est pas un défaut, à mon avis ; je pense même que j'aurais nécessairement eu moins d'estime pour l'auteur si ça avait été le cas...), qui mérite certes mieux son titre que Bella Ciao, de Eric Holder, et qui m'a emportée, sur fond d'Italie fasciste (et ce n'était pas gagné de ce point de vue!), du rire (ou du sourire, très souvent) aux larmes ou presque (à deux ou trois occasions, là encore poignantes mais sans pathos inutile ; je me tiens pour seule responsable de ma gorge serrée! :-) ). Pour reformuler ce que mes parenthèses rendraient peut-être difficilement compréhensible : lisez-le! Pour ma part, j'ai fort logiquement acheté le roman suivant de l'auteur (le dix-huitième roman!), qui se passe aussi dans le Mezzogiorno, mais en Sicile, cette fois : Retour à Palerme. Ne dites pas que je vous l'ai dit, mais un troisième roman italien de Jean-Pierre Cabanes devrait sortir prochainement...

P.S. : le titre de ce billet reprend une expression qui revient souvent dans le roman et qui me plaît beaucoup!

2 commentaires:

Minou a dit…

Je viens de noter sans hésitation ce titre dans ma liste : un livre avec un si beau titre, une couverture aussi enchanteresse, des extraits aussi merveilleux et quelqu'un qui en parle si bien, je ne sais pas résister. Si en plus ça se passe en Italie, je n'ai plus aucun contre-argument à opposer...

Lucile a dit…

@ Minou : en ce cas, je te souhaite une belle lecture! Reviens me dire ce que tu en auras pensé, surtout! :)