Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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dimanche 4 mars 2012

Heureux les simples d'esprit...

De passage en septembre dernier dans le salon de thé-librairie de Gâvres, en Bretagne, et après avoir discuté un bon moment avec la libraire, je n'eus guère d'autre choix que de repartir de son havre avec ce roman, Grand-Louis L'Innocent, de Marie Le Franc, tant elle avait d'étoiles dans les yeux quand elle m'en parlait - elle m'avoua d'ailleurs le conseiller à tour de bras tant elle l'aimait. Comme beaucoup de LCA, je suppose, ces conseils de lecture, donnés par de parfaits inconnus, mais parlant avec passion des livres (et de leur métier quand, comme dans ce cas, ils sont libraires) me convainquent entre tous. Me voilà donc sortant de cette petite librairie (qui sentait bon le pain chaud (fait sur place)) après avoir dégusté mon thé en terrasse au soleil avec un roman dont le titre ne me disait rien, pas plus que le nom de son auteur, ni de celui de la maison d'édition (Liv'Editions). Eh oui, les LCA vivent dangereusement! Et il faut avouer que ce fut une belle découverte et un très bon moment de lecture...


L'histoire sera assez simple à résumer : on suit au fil de ces 150 pages à peine une tranche de vie au Landier, petite maison sur la côte bretonne, agrippée à son bout de lande encerclé de mer de toutes parts, où vit Ève depuis peu. "Vivre" est cependant un bien grand mot tant elle semble tourmentée par les fantômes de son passé, qui viennent la hanter depuis le lointain et froid pays où elle les a connus. La seule activité d'Ève semble être d'écrire, mais on ne sait trop s'il s'agit de son métier ou d'un besoin passager et impérieux... Le roman raconte sa rencontre puis sa cohabitation avec le Grand-Louis, un vagabond bien connu sur la lande et en apparence totalement imperméable aux signaux que peuvent lui envoyer les autres hommes. Ces deux âmes tourmentées vont trouver à travers la simple présence de l'autre une atmosphère de quiétude et de sérénité nouvelle.

Comme vous l'aurez compris, il s'agit ici d'un roman que je qualifierais de "roman d'ambiance", et qui n'a pas été sans me rappeler Luxueuse austérité de Marie Rouanet (que j'avais commenté ici). En relisant mon billet d'alors, je retrouve le point commun : "une très belle langue, de celles qui apaisent". J'ai vraiment eu l'impression de veiller auprès du feu avec Ève et le Grand-Louis quand le vent froid ululait sur la lande, autour de l'inébranlable maison de pierre ; avec mon livre, c'était comme si j'étais avec eux, à contempler moi aussi à intervalles réguliers le regard clair et naïf du vagabond fixant toujours le vide. J'ai aimé les descriptions à peine esquissées des petites tâches qui occupaient leur temps, à l'un comme à l'autre, les balades sur la lande, les journées de pêche sur un petit bateau rafistolé, toute cette quiétude... Une phrase m'a frappée au début de ma lecture et résume assez bien cette impression : 
"La mer avait un souffle régulier et humain qui se répercutait dans la conque de la maisonnette" (p. 26). 
Cela dit, à la différence du roman de Marie Rouanet, Grand-Louis L'Innocent comporte aussi des épisodes recelant plus de tension : quelques scènes où le suspense est lié à des événements concrets, mais surtout ces moments où, seule dans sa demeure silencieuse, Ève redevient la proie de son passé, de la "Louve Blanche", de l'"Âme du Nord". Dans ces dernières circonstances, le texte est plus lyrique, plus confus aussi, et plus difficile à décrypter (je n'ai pour ma part pas spécialement goûté ces passages-là). Le fait d'avoir lu la courte biographie de l'auteur avant de commencer le roman m'a permis de lire ces passages sous un certain éclairage qui faisait sens, mais je ne sais pas du tout ce que j'aurais compris ou interprété sans rien savoir du parcours de Marie Le Franc... Quoi qu'il en soit, les épisodes paisibles forment tout de même la majeure partie du roman (du moins, c'est l'impression qu'il m'en reste quelques jours après l'avoir achevé) et de mon point de vue, c'est tant mieux. 

Au niveau des thématiques abordées, celle qui se détache le plus nettement concerne la solitude des êtres humains et la difficulté de vivre ensemble (ou séparément), avec, presque, la description d'une "solitude idéale" pour Marie Le Franc, puisqu’Ève se trouve apaisée par la présence du Grand-Louis sans avoir pour autant à se fondre dans les habituels rapports sociaux ou entre les sexes (la présence régulière d'un autre homme au Landier, pendant une courte période, permettra de souligner d'autant plus l'absence de calcul entre le Grand-Louis et Ève). Comment ne pas voir dans ce vagabond taiseux et "innocent" (comme on le surnomme en soupçonnant quelque retard mental ou autre trouble majeur de la mémoire) et Ève le couple originel, pur, innocent et ignorant encore, du jardin d'Eden? Pour le cas où le lecteur ne ferait pas le rapprochement de lui-même à partir du prénom de l'héroïne, Marie Le Franc a tout de même ajouté un petit indice en la première phrase du roman : "Il ne restait rien dans cette lande perdue, qu'une femme." (p. 9) Et hop, voilà notre Ève propulsée seule femme - voire dernière femme -, et comme "Les derniers seront les premiers", la boucle est bouclée!

Je remercie donc vivement la libraire du Comptoir Gâvrais pour ce conseil de lecture, qui m'a permis de passer un très bon moment avec ce roman (qui obtint d'ailleurs le prix Femina l'année de sa sortie, en... 1927!). Je ne peux que relayer son engagement dans la défense de ce beau roman!

P.S. : Pour ceux qui souhaiteraient avoir les infos de base sur le salon de thé-librairie que j'ai évoqué en introduction, voilà ce qu'il faut savoir sur Le Comptoir Gâvrais (qui n'a malheureusement pas de site Internet).

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