Plouf! Plouf! Ce sera toi que je lirai!
JOURNAL DE MES LECTURES (dont la régularité de publication laisse quelque peu à désirer)
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jeudi 8 mars 2012

"South of the border..."

La lecture dont je vais vous parler aujourd'hui est assez récente, pourtant elle est déjà assez floue dans mon esprit. Je retrouve une fois encore la sensation de ne pas savoir quoi raconter en commençant la rédaction d'un billet... Eh bien, je vais faire comme d'habitude : dire quelques mots sur la façon dont Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil est arrivé jusqu'à moi... 
Il y a quelques mois, alors que je causais lectures avec ma belle-soeur, elle me parla du roman qui l'occupait alors, et dont elle ne savait pas trop quoi penser ; elle attendait de voir ce que la fin lui réservait. Je connaissais ce titre ; celui-ci, que je trouve très poétique, était d'ailleurs à l'origine de mon envie de lire le bouquin. Et puis La Course au mouton sauvage, du même auteur, m'avait beaucoup plu... Je trouvai ainsi - délicate attention - Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil posé sur le lit qui m'était destiné dans la maison où nous nous croisâmes un peu plus tard, ma belle-soeur et moi, pour les fêtes de Noël. Après l'avoir lu, je partage assez le flottement qu'elle m'avait décrit avoir ressenti...

Pour commencer, et en finir une bonne fois pour toute avec l'espoir que j'avais de retrouver ce qui m'avait plu dans ma découverte de Murakami, ici, on est bien loin de l'esprit loufoque de La Course au mouton sauvage, et je n'ai pas l'impression d'avoir retrouvé non plus les particularités du style qui m'avaient tant plu. Dans ce roman-ci, je n'ai rien remarqué de spécial dans la façon d'écrire. En le reprenant pour rédiger ce billet, je constate que les phrases sont classiquement construites, équilibrées ; sans tape-à-l'oeil inutile, elles sont cependant raffinées et élégantes, à l'image du narrateur au moment où il nous raconte l'histoire, alors qu'il a monté deux ou trois bars-restaurants d'ambiance où l'on peut écouter du jazz et qui connaissent un franc succès. Notre narrateur, donc, est en même temps le héros du roman : né au cours de la première semaine du premier mois de la première année de la seconde moitié du XXe siècle, il a été nommé Hajime, ce qui signifie "commencement". Mais dans sa famille, le commencement fut aussi d'une certaine manière la fin, puisque Hajime est fils unique ; pour d'aucuns, cela n'aurait pas tellement d'importance, mais notre héros, lui, y voit un aspect fondamental de sa personnalité, quelque chose qui l'écarte des "autres", qui fait que personne ne peut le comprendre qui ne soit aussi fils ou fille unique. Une relation l'a d'ailleurs fortement marqué alors qu'il était enfant : la fréquentation de Shimamoto, une petite fille boîteuse n'ayant, comme lui, ni frère ni soeur. Les deux enfants avaient été éloignés l'un de l'autre à l'orée de leur adolescence par les aléas de la vie ; le roman raconte le bouleversement que produit la réapparition soudaine de Shimamoto dans la vie bien rangée de Hajime.

Je me rends compte que, dit comme ça, le roman peut avoir l'air palpitant alors qu'il ne l'est pas du tout. Ça ne veut pas dire non plus qu'on s'ennuie, mais simplement qu'on est là dans cet entre-deux qui caractérise si souvent (à mes yeux du moins) la littérature japonaise. Dans ce roman-ci, le flou et l'incertitude proviennent en grande partie du personnage de Shimamoto-san : magnifique jeune femme luxueusement parée à chacune de ses apparitions, elle ne souhaite absolument rien dévoiler de sa vie privée (elle ne peut pas, à l'entendre), disparaît parfois pendant des mois sans donner signe de vie avant de réapparaître comme si de rien n'était, parle en faisant des mystères de tout, élude les questions, affiche des mines impénétrables... Hajime lui-même se demande à plusieurs reprises au cours du roman si elle existe réellement ou si elle n'est que le fruit de son imagination (et nous avec lui, parfois!). Dans le même ordre d'idée, est-elle profondément idiote ou au contraire extrêmement vive et perspicace, difficile à dire... Est-elle escort girl, ou mariée à un richissime homme d'affaires qu'elle n'aime pas et qui la délaisse, ou membre d'une secte, ou...? Toutes les hypothèses sont permises là aussi tant elle se comporte comme une femme "libre" et indépendante sur certains points, mais sur d'autres semble prisonnière de quelqu'un ou quelque chose sur qui/quoi elle n'a aucune prise... D'ailleurs, j'ai trouvé cela un peu "facile" de la part de Murakami, de nous livrer çà et là quelques éléments sans grande importance et qui ne nous permettaient pas de déduire quoi que ce soit quant au passé ou à la situation de Shimamoto-san. En même temps, à la réflexion, je dois admettre qu'Hajime n'en sait pas plus que nous ; du coup, ça aide à comprendre qu'il perde un peu les pédales, le pauvre homme.

Le roman est donc fait de ces rencontres, soir après soir, au Robin's Nest (l'un des bars de Hajime), entre la belle et mystérieuse Shimamoto-san qui ne boîte plus et le patron attentif qui cherche à rétablir un contact avec elle sans l'effaroucher. Si le retour de Shimamoto fait l'effet d'un cataclysme pour Hajime, en-dehors du bouleversement de son monde intérieur (que le personnage exprime néanmoins de façon très lucide et posée, en essayant de s'expliquer ce qui lui arrive, en décortiquant ses émotions ; par cette verbalisation, on perd d'ailleurs ce qu'il aurait pu y avoir de tension narrative à relater ce chamboulement), rien ou presque ne change en apparence. Les rencontres des amis d'enfance sont chastes et, assis au bar, ils devisent, sur fond d'airs de jazz feutrés, de thèmes existentiels qui (au moins pour Hajime) ne semblent pas les intéresser plus que ça ; le narrateur continue de faire l'amour à sa femme, même s'il lui arrive de plus en plus souvent de penser à Shimamoto-san quand cela se produit ; il continue d'amener ses filles à l'école et va au bureau tous les jours, même s'il n'y fait plus grand-chose... Sa femme, fine, intelligente et surtout amoureuse, se rend évidemment compte que quelque chose ne tourne pas rond, mais là encore, tout sera réglé "à la japonaise" c'est-à-dire sans éclats de voix ou presque et de façon raisonnable...

Du coup, difficile de dire de quoi parle le livre, ni comment ça se finit... On n'a pas de réponses à la fin : on n'aura fait qu'accompagner Hajime dans un étrange épisode de sa vie sans avoir l'explication non plus de ce curieux événement qui s'était produit alors qu'il était jeune (un inconnu lui avait remis une enveloppe pleine d'argent dans la rue en lui demandant de "ne rien dire" sur il ne savait quoi ; des années plus tard, alors qu'il n'avait jamais touché à cet argent mais souvent vérifié qu'il était bel et bien réel, l'enveloppe avait disparu). On ne saura pas trop non plus pourquoi le personnage d'Izumi (la première petite amie de Hajime, alors qu'il était adolescent) se voit accorder une telle importance dans le roman (elle aussi réapparaîtra, d'ailleurs, et elle aussi de manière assez spectrale, dans un épisode dont on sera franchement en droit de mettre la réalité en doute tant il oscille entre surréalisme et onirisme ; cela m'a rappelé le malaise que j'avais ressenti dans cette scène absurde de Dans la peau de John Malkovitch où le monde entier devient Malkovitch - les gens, les mots, tout). Je pressens qu'il doit y avoir un sens bien précis à donner à ce personnage et à ce qu'il est devenu suite à l'échec de sa relation avec Hajime, mais j'avoue que cela m'échappe...

Donc, certes, à la fin du livre on aura bien compris le point de vue du (très raisonnable et très responsable) narrateur (et en cela, le roman est très réussi), mais en tant que lecteur, cette posture est quand même sacrément frustrante! Je veux bien que pour avancer dans sa vie, il faille se dire par moments : "J'accepte de ne pas tout comprendre à ce qui m'est arrivé. Ça s'est produit, mais maintenant je dois avancer et ne plus y penser", mais en tant que lecteur, ça revient un peu à se dire : "Ok, ce n'est pas important ; faisons comme si nous n'avions jamais lu ce livre!" Avouez que c'est un peu problématique... En tout cas, ce n'est pas commun!

Ma conclusion sera donc simple : il m'est fort difficile de conseiller ce roman hors contexte. Si vous aimez les nuances japonaises et ne pas tout comprendre, alors allez-y. Sinon... lisez autre chose! :)

Merci beaucoup Célia pour le prêt! :)
Et hop, on reprend les bonnes habitudes : je cite quelques blogs qui en parlent. Vous pouvez lire ici l'avis de a_girl_from_earth, qui a aimé l'ambiance, et celui de Karine, qui dit des choses que j'ai moi aussi ressenties mais qui en retire une meilleure impression générale que moi...

P.S. : le titre du roman est en partie inspiré d'une chanson que Hajime et Shimamoto écoutaient alors qu'ils étaient enfants, South of the Border, interprétée par Nat King Cole. La voici interprétée par Gene Autry... (La partie "à l'ouest du soleil" est issue, il me semble, d'une réflexion de Shimamoto-san dont je ne me rappelle malheureusement plus la teneur...)

6 commentaires:

A_girl_from_earth a dit…

C'est loin d'être mon Murakami préféré mais en effet, c'est bien passé, malgré le thème qui ne me parlait pas au départ. Murakami a cet effet sur moi qu'il pourrait écrire n'importe quoi, il me plaira toujours.:)

Lucile a dit…

@ a_girl : écoute, on verra bien ce que m'inspirera "Kafka sur le rivage". Je l'ai vu à divers endroits qualifié de "magistral", "flamboyant" et autres, donc j'espère que je ne passerai pas à côté! :)

Emeraude a dit…

je commence ma découverte de murakami. Je n'ai pas aimé "sommeil" mais je suis plongée en apnée dans 1Q84. Kafka sur le rivage m'a époustouflée.
J'ai l'impression que la course au mouton sauvage est un peu différente des autres textes...
Si "kafka sur le rivage" ne te plaît pas, je pense que ça veut dire que tu n'aimes pas murakami tant que ça !

Lucile a dit…

@ Emeraude : du coup, ce sera le test, car c'est sans doute le prochain que je lirai de lui! :) (c'est vrai que tous ceux qui apprécient Murakami placent celui-là très haut dans leurs préférences...)

yueyin a dit…

Intéressant, pour moi je l'ai vu comme une variation sur la crise de la quarantaine, ce genre de passage ou il ne se passe pas forcément réellement grand chose mais ou on se sent au bord d'un précipice comme si tout pouvais encore changer :-))) Bon j'aime Murakami en même temps :-)))

Lucile a dit…

@ Yueyin : oui, c'est vrai que cette variation ne m'a pas du tout sauté au visage bien qu'elle soit indéniable. C'est drôle comment on perçoit certaines choses dans les livres et d'autres pas, selon les moment, les humeurs, son histoire personnelle... Des magiciens, ces auteurs! ^_^