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jeudi 15 décembre 2016

"Ces instants de hasard sur lesquels tourne l'axe du monde"

Me revoici aujourd'hui pour vous parler d'une lecture qui se sera étalée sur des mois (essentiellement du fait de contraintes personnelles), jugez par vous-mêmes : commencée à la fin d'une semaine de vacances début juillet, et achevée au début d'une autre semaine de vacances fin octobre (!). Si la lecture de cet ouvrage ne m'a pas spécialement emportée sur le moment, j'avoue que je le juge d'autant meilleur que le temps passe...



*

M pour Mabel est avant tout l'histoire d'un deuil et, comme ne le dit pas la quatrième de couverture, c'est un récit autobiographique. On le comprend certes assez vite, mais cela donne clairement une valeur particulière à ce qu'on lit, et j'avoue ne pas avoir compris pour quelle raison ce n'était pas mentionné par l'éditeur. L'auteur/narratrice perd donc son père, qu'elle admire et avec lequel elle entretient des liens très forts, au tout début du livre. Néanmoins, si la perte du père est parfaitement indissociable de ce qu'on lit dans cet ouvrage, difficile de dire que M pour Mabel parle "du" travail de deuil en général. Non : il nous donne à suivre un cas particulier, et nous fait partager la principale activité d'Helen pendant une période qui semble effectivement correspondre à ce fameux "travail" (qui ne sera finalement que très peu évoqué directement, peut-être par pudeur, mais j'ai une autre théorie sur le sujet, comme vous le lirez plus loin...). Or donc, le travail de deuil d'Helen est profondément lié au dressage d'un rapace, et plus précisément d'un autour (un oiseau réputé comme un des plus difficiles à dresser) qu'elle nommera Mabel.

Cette lecture est d'abord en premier lieu l'occasion d'apprendre énormément de choses sur la fauconnerie, que ce soit au niveau du vocabulaire lié au matériel utilisé, ou concernant les différentes étapes d'un dressage, les évolutions de la conception du dressage au fil du temps, la place qui y a été accordée (ou non) aux femmes, ou encore au sujet de notions techniques telles que celle de "poids de vol". Pour qui aime découvrir de nouveaux univers et comprendre comment fonctionnent les choses, ce seul aspect vaut en soit le détour.

Imbriquée au récit du dressage de Mabel, on trouve l'histoire d'un autre personnage ayant réellement existé et ayant lui aussi dressé un autour : Terence Hanbury White, l'auteur de L'Epée dans la pierre (roman qui inspira le Merlin l'Enchanteur de Disney). Comme Helen, celui-ci était un enseignant-chercheur, et comme elle, il était passionné de rapaces (il a même écrit un livre traitant de son expérience du dressage de son autour, Gos). Néanmoins, il semble que ses capacités dans ce domaine étaient bien inférieures à celles d'Helen.

Il faut dire que celle-ci semble douée d'un sens de l'observation et d'une intelligence de la nature très aiguisés. Elle semble du coup interpréter sans aucun mal les comportements de Mabel : à la façon dont les plumes de son cou bouffent, elle sait si elle est contente ou non ; au mouvement de sa tête, à son regard, Helen sait si son autour est d'humeur carnassière ou pas. De façon générale, beaucoup de mentions sont faites à la nature, notamment lorsqu'Helen sort pour faire voler (et donc chasser) Mabel. Personnellement, j'ai adoré son regard très analytique et précis, tant sur les paysages que les animaux ou les végétaux, et sa capacité à les sublimer en réflexions plus universelles. 

"Il est très étrange de voir un autour chasser un animal à quatre pattes par grand vent. Le lièvre a l'avantage, car ses griffes et ses coussinets poilus s'accrochent dans les feuilles et dans la boue, et il utilise la terre pour prendre appui et progresser. L'autour, quant à lui, se meut dans l'air seulement. On croirait voir un élément en combattre un autre. Un monde contre un monde, comme lorsqu'un fou de Bassan plonge dans la mer pour pêcher. Je suis heureuse qu'elle n'ait pas attrapé le lièvre."
p.324

On sent, grâce à la qualité des détails qu'elle relève, que ces précisions ne sont pas des fioritures "pour faire joli" : il s'agit au contraire d'éléments qui, pour qui connaît suffisamment la nature, contribuent à dépeindre très précisément l'expérience physique ressentie par Helen lors de ses chasses.

Tandis que pour White, le dressage semble une sorte de palliatif suite à des traumatismes d'enfance ayant affecté sa construction en tant qu'individu et vire au rapport de force entre l'autour et lui, pour Helen, le fait de passer du temps avec les oiseaux tient de l'évidence. C'est pour elle la réponse  la plus naturelle à sa franche inclination vers la nature sauvage. C'est également en trouvant la place qu'elle est censée occupée, entre sa condition d'être humain et son attraction pour la nature sauvage,  qu'elle progressera dans sa nouvelle vie sans la figure quasi-totémique du père. 

"Pendant tout le voyage du retour, j'ai pensé à mon père et à l'erreur terrible que j'avais commise. J'avais cru que, pour guérir de ma douleur, il fallait que je m'enfuie dans la nature sauvage. C'était ce qu'on faisait. Tous les livres sur la nature que j'avais lu me le répétaient. [...] Mais désormais, j'avais compris ce qu'il en était : c'était un mensonge, séduisant, mais dangereux. J'étais furieuse contre moi-même, contre ma propre certitude inconsciente que la nature était le remède dont j'avais besoin. Nos mains sont là pour serrer les mains d'autres humains." 
p. 295
Néanmoins, Helen et White sont tous deux dans la réflexion, l'introspection et le questionnement d'eux-mêmes, et bien que le White dépeint par Helen Macdonald ne m'ait pas été sympathique pour un sou, je dois admettre que j'ai trouvé cette capacité admirable, autant chez l'un que chez l'autre. Du côté d'Helen, j'ai notamment aimé les réflexions de fond sur la sauvagerie versus l'humanité ; sur la mystique des paysages, aussi.

Pour revenir de la critique du livre en lui-même, avec les différents points que je viens de mentionner, vous comprendrez que l'ouvrage semble assez décousu, entre le récit des progrès du dressage de Mabel, les considérations techniques et historiques liées à la fauconnerie, les mentions à la vie de White et à son expérience malheureuse avec Gos, et pour finir quelques passages (pudiques mais tout de même présents) liés à la douleur de la perte du père. Personnellement, du fait que j'aie mis des mois à lire ce livre, cet aspect décousu ne m'a pas aidée à m'y replonger chaque fois que je l'ai repris. 
Néanmoins, je pense qu'il participe à donner au récit un indéniable côté réaliste à propos d'un processus de deuil. L'auteur le dit d'ailleurs elle-même p. 271, peut-être pour donner une clé de lecture de son ouvrage, qui sait :
"L'archéologie de la douleur ne se fait pas avec ordre et méthode. Cela ressemble davantage à la terre que vous retournez à la bêche et où vous découvrez parfois des choses oubliées. Des éléments surprenants refont surface : non seulement des souvenirs, mais aussi des états d'âme, des émotions, des visions du monde plus anciennes." 
De façon générale, j'aime à croire que, dans le mystère de notre subconscient, beaucoup de choses se font "toutes seules" ; que si l'on se fait confiance et qu'on lâche prise, notre cerveau digère tout seul des tas de choses. Ici, on suit les réflexions et les actions d'Helen telles qu'elle nous les livre. On ne sait pas vraiment pourquoi tel épisode du livre de White ou de son enfance lui reviennent à tel ou tel moment, on ne voit pas vraiment l'éclairage différent que cela apporte (ou pas) au reste du livre, mais on a le sentiment un peu trouble que c'est bien ainsi, que c'est dans l'ordre des choses. Que sous la surface, des tonnes de choses se passent, possiblement logiques et cohérentes, mais que les parties émergées des icebergs dansent du coup un curieux ballet. Et qu'il ne faut pas s'en émouvoir. Je pense donc que le peu de mentions faites aux moments difficiles clairement associés au deuil (avec des phrases comme "mon père me manquait terriblement") sont moins l'expression de la pudeur de l'auteur que celle de sa nature "sauvage", intuitive, de mammifère ancré dans la réalité sensible. Elle vit, elle respire, elle dresse au autour, elle pense, elle se souvient, elle voit. Et surtout, elle observe, comme si elle était en méditation permanente.

En parallèle de cet aspect subconscient mais "maîtrisé" (en ce qu'il intervient au plus profond d'elle-même), l'auteur confesse aussi un penchant pour l'inconséquence téméraire (ou suicidaire?) pour provoquer la chance (ou la destinée, ou... quelque chose), dans un passage que je trouve magnifiquement écrit. Cela se situe juste après un épisode où Helen a failli perdre Mabel (au cours d'une chasse, celle-ci n'est pas revenue sur le poing comme elle aurait théoriquement dû le faire) : 
"Ce que je venais de vivre n'avait rien à voir avec l'observation des oiseaux, cela ressemblait davantage à l'activité du joueur - même si les enjeux étaient plus sanglants. Fondamentalement, il s'agit de perdre volontairement le contrôle. Vous consacrez votre cœur, toutes vos capacités, jusqu'à votre âme même, à maîtriser quelque chose - affaiter un faucon, interpréter le Daily Racing Form ou les combinaisons des cartes - puis vous renoncez à contrôler quoi que ce soit. Et c'est cela qui vous rend accro. Une fois que les dés sont jetés, que le cheval s'est élancé ou que faucon s'envole, vous êtes disponible à la chance et vous ne pouvez plus contrôler le résultat. [...] Ce petit intervalle d'irrésolution est un étrange endroit où se tenir. Vous vous y sentez en sécurité car vous êtes entièrement à la merci du monde. C'est un flot dans lequel vous vous laissez aller, et vous courez ainsi vers ces instants de hasard sur lesquels tourne l'axe du monde. Tel est le mirage, la raison pour laquelle, quand nous sommes rendus impuissants par la douleur et le chagrin, nous nous perdons dans la drogue, le jeu ou l'alcool, dans des addictions qui emprisonnent l'âme brisée et la secouent comme un chien."
p. 242-243.

Pour peu que l'on n'adhère pas à cette conception de "processus automatique" à laisser aller jusqu'à son terme, ce côté décousu du récit peut donc déconcerter. Personnellement, il ne m'a pas du tout gênée, et plus le temps passe, plus j'apprécie cette lecture. 

*

En résumé, M pour Mabel est un livre profond et fouillé, exigeant voire érudit, sur le mystère d'un processus de deuil vu à travers un récit froid et détaché. Helen Macdonald nous livre généreusement cette expérience très personnelle comme si elle s'était tenue tout au long du processus en marge de sa vie, telle une spectatrice qui témoignerait de quelque chose qu'elle voit mais ne comprend et ne juge pas. Un peu comme un rapace rendrait compte de la vie d'un humain, sans doute.


M pour Mabel, Helen Macdonald, paru chez Fleuve Editions le 25 août 2016, 400 p.

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